4 - Universités : disparité et rapprochements
Dans les limites de temps et d'espace imparties à ce Rapport, il n'est malheureusement pas possible d'y présenter une analyse détaillée des conditions dans lesquelles l'idée de la MSH "Paris Nord" a été progressivement traduite par ceux auxquels elle était proposée, chercheurs des universités Paris 8 et Paris 13 d'abord, puis des autres universités et établissements concernés, en seconde ligne. Nous ne parlons même pas, pour le moment, des cheminements ayant conduit à l'appropriation de la proposition scientifique elle-même et à sa réélaboration. Trop importants, ceux-ci exigent les développements spécifiques que l'on trouvera plus bas lorsqu'il sera question du programme, de ses deux axes et des thèmes qui y correspondent.
Tenons-nous en pour le moment aux dimensions organisationnelles, politiques et institutionnelles qui ont déterminé la manière dont la proposition du ministère a été relayée et prise en compte dans les deux universités. Pour être appréhendées et cernées dans toutes leurs implications, ces dimensions exigeraient elles-mêmes une véritable recherche, laquelle reste à faire. Ajoutons d'ailleurs que, probablement moins éloignée qu'il y paraît des axes de la future MSH, elle pourrait valablement y être réalisée.
À défaut, nous nous contenterons de donner une idée de quelques-unes des dimensions en question. Pour cela, l'accent sera mis sur ce qui, à travers elles, est susceptible d'influencer directement la faisabilité du projet et les conditions de sa mise en uvre.
En l'occurrence, un fait apparaît immédiatement. Il tient à la disparité des deux établissements, universités Paris 8 et Paris 13, mis en première ligne par le projet, mais si différents de par leur culture, leur mode de fonctionnement et leur organisation. Ces différences sautent aux yeux et, sans vouloir les grossir excessivement ni entrer dans des considérations tellement générales qu'elles en perdraient toute validité, il faut bien les évoquer d'entrée de jeu, pour les implications qu'elles ont eues sur notre étude et les incidences qu'elles pourraient encore avoir ultérieurement.
Au départ, donc, deux universités aux histoires et trajectoires pour le moins différentes et qu'apparemment tout oppose.
Histoires parallèles
Veut-on se faire d'emblée une idée de cette différence ? Il suffit de commencer par considérer la manière dont les deux universités s'intitulent respectivement. Sans entrer dans les détails de ces dénominations, nous verrons comment cette première différence est révélatrice de beaucoup d'autres, touchant à la culture, aux représentations et à la situation objective des deux établissements considérés.
Paris 13, ainsi nommée parce qu'elle a été la treizième université à être créée au début des années 70, s'appelle aussi, familièrement, "Villetaneuse" (même si elle possède des implantations à Saint-Denis et Bobigny) ou "Paris Nord". L'une et l'autre de ces deux appellations désignent et marquent explicitement l'inscription locale de l'université au nord de Paris.
Significativement, Paris 8, créée dans la foulée de 1968, fait encore figurer aujourd'hui dans l'intitulé qui la désigne officiellement la mention "Université de Vincennes à Saint-Denis". N'est-ce pas là un signe que, même si son ancrage local est désormais assumé, la coupure d'avec Paris et le passé vincennois ont créé un traumatisme dont les marques ne sont pas encore tout à fait effacées dans l'imaginaire collectif de Paris 8 ? En tout cas, cette université regarde toujours autant vers la capitale que vers sa banlieue, et le prolongement de la ligne de métro (précédemment "Saint-Denis Basilique") jusqu'au pied de ses bâtiments la renforce dans ce double tropisme. Au demeurant, les étudiants qu'elle accueille se partagent entre recrutement local et recrutement parisien.
Le passé n'est donc jamais loin, pas plus que les références à l'époque où, au sein de l'enseignement supérieur français, "Vincennes" constituait à lui tout seul le modèle alternatif. Sans doute habitudes et personnels ont-ils changé avec le temps. Une certaine normalisation est intervenue depuis la période originelle. De plus, (mais qui s'en plaindra ?) Paris 8 a été rattrapée par les autres universités, lesquelles ont à leur tour adopté un certain nombre des innovations dont elle était l'instigatrice. Et de son côté, personne, à Paris 8, ne se plaint non plus des importants travaux de rénovation et de construction (bibliothèque, amphithéâtres) qui, loin des mythiques installations du Bois de Vincennes, ont eu pour effet de rapprocher cet établissement des modes de fonctionnement et normes architecturales et logistiques des autres universités.
Paris 8 conserve cependant le souci de sa différence et l'esprit pionnier de ses débuts. Par rapport aux autres universités, le contraste reste d'ailleurs frappant pour quiconque y vient de l'extérieur. Il transparaît à tous les niveaux, disciplines et types d'enseignements dispensés (dans le domaine des "Arts", notamment, l'une des spécialités de cette université), manières d'enseigner (accordant une grande place aux pratiques de création et à la fonction d'atelier), modes d'administration et d'organisation. Nous en verrons d'ailleurs d'ici peu une illustration avec le "Collège de la recherche", instance originale qui a joué un rôle non négligeable dans le tour pris par nos investigations à Paris 8 (et ailleurs aussi, par contamination).
Un tel contexte explique sans doute, au moins en partie, l'ambivalence de l'accueil réservé à la MSH par Paris 8. D'une part, en effet, son annonce prend à contre-pied des collègues, pour une fois confrontés à une occasion d'innover à l'origine de laquelle ils ne sont pas. D'autre part et contradictoirement, cette perspective suscite un intérêt se propageant d'autant plus facilement que le terrain est plus propice à l'expérimentation et qu'en outre, venant de l'extérieur, la proposition ne peut être récupérée et monopolisée par aucun groupe en interne.
À la différence de Paris 8, principalement orientée vers les sciences humaines et sociales, Paris 13 se caractérise par sa couverture quasi complète du spectre des disciplines. Une telle extension est rare dans les autres universités françaises. Certes, les mathématiques, physiques, informatique et sciences du vivant y sont majoritaires, représentées par l'Institut Galilée, l'UFR de Sciences médicales et biologie humaine, les deux composantes les plus importantes numériquement, et une partie des deux IUT. Pour autant, les UFR de Droit, de Lettres et Sciences humaines, de Sciences économiques et de gestion, de Sciences de la communication, ainsi que les IUT, pour leur partie tertiaire, sont pleinement associés à la vie et à la gestion de l'université.
Il n'est donc pas exagéré de dire qu'au fil des ans, un modèle extensif de pluridisciplinarité s'est forgé à Paris 13 et y a fait les preuves de son efficacité. Complété par la forte orientation professionnelle des enseignements (formation d'ingénieurs, IUP, MST, IUT, etc.), ce modèle n'est d'ailleurs pas aussi éloigné qu'il y paraît de la vision de l'Université que se faisaient les réformateurs de 1968. Paris 8 et Paris 13 portent leur héritage, mais en ayant emprunté des voies différentes.
Par rapport à son ancrage local, deux attitudes opposées se rencontrent au sein de la communauté de Paris 13, parfois simultanément chez les mêmes usagers.
En mauvaise part, il ne manque pas de personnels et d'étudiants pour se plaindre des conditions d'accès à l'université et de son enclavement géographique et scientifique.
De Paris, par les transports en commun, Villetaneuse n'est en effet joignable qu'au prix de trajets relativement longs, en métro puis en bus via Saint-Denis ou en train puis en bus via Épinay. En provenance des régions situées au nord, à l'est ou à l'ouest de l'université, les accès par les transports en commun sont plus difficiles encore. En outre, le passage par Paris s'impose souvent pour les liaisons transversales entre Villetaneuse et d'autres points situés en banlieue. Il suffit à cet égard de considérer le nombre de voitures stationnant sur les différents parkings de l'université pour avoir une idée de l'insuffisance ou de l'inadéquation des moyens de transport collectif et aussi, accessoirement, de la faiblesse des structures d'hébergement sur place pour les étudiants.
Autant de facteurs, parmi d'autres, justifiant la satisfaction avec laquelle ont été accueillies les améliorations sensibles apportées depuis huit ans à cette situation, mais aussi l'impatience avec laquelle sont encore attendues les perspectives de désenclavement (notamment grâce au tramway).
Par ailleurs, l'université impute à son environnement immédiat un certain nombre de problèmes récurrents de sécurité. Vécue négativement, l'image banlieusarde que certains chercheurs se font de leur université les pousse alors à voir dans la MSH une occasion d'atténuer ces inconvénients, si du moins sa localisation se rapproche suffisamment de Paris.
En bonne part toutefois, les conditions de vie et de travail sur le campus sont favorablement appréciées par ses usagers : espaces verts, lieux de convivialité, activités culturelles y créent un cadre des plus agréables. De plus, une contrepartie positive des difficultés de déplacement est qu'enseignants et étudiants restent sur place plus longuement que ce n'est généralement le cas dans les autres universités, notamment parisiennes. Ce phénomène a des conséquences positives sur la qualité des relations pédagogiques (étudiants et enseignants plus disponibles) et sur le développement du travail collectif, non seulement entre enseignants-chercheurs mais aussi entre enseignants-chercheurs et personnels administratifs et techniques. Ainsi considéré, l'ancrage local n'apparaît plus dès lors comme un handicap mais comme un atout en faveur de l'université.
En outre, les relations avec son environnement social et économique et la pluri-culturalité pratiquée de longue date sur ses campus de Bobigny, Saint-Denis et Villetaneuse font de Paris 13 une sorte de laboratoire social, lieu où sont quotidiennement mis à l'épreuve des modèles originaux de pédagogie, de socialité et d'intégration intercommunautaire. Pour les collègues partageant cette représentation de leur université, la localisation de la future MSH dans la banlieue nord de Paris est perçue comme l'occasion pour des équipes de recherche de donner à leur inscription locale la portée et le rayonnement qu'elle mérite.
Ces considérations sont malheureusement trop brèves pour permettre de caractériser les contextes respectifs de Paris 8 et de Paris 13. Du moins auront-elles un peu mieux fait voir comment, au sein de chacune des deux universités, les situations et représentations jouent simultanément, complémentairement ou contradictoirement en faveur ou en défaveur de l'idée de MSH. A fortiori les différences entre les deux universités interviennent-elles aussi sur leurs réactions respectives face à la proposition de la MSH. De celles-ci il sera question maintenant.
Deux modèles de mobilisation
L'on ne peut qu'être frappé, en effet, par la disparité des manières dont les deux universités, Paris 8 et Paris 13, ont "reçu" l'annonce du projet de MSH et s'y sont préparées.
Cette disparité est symptomatique des différences de culture séparant les deux établissements au moment où plusieurs de leurs représentants vont avoir à conjoindre leurs projets et leurs travaux. Loin de chercher à occulter ces différences, nous pensons utile au contraire d'en faire le constat et d'indiquer les conséquences qui en ont été tirées pour la conduite de notre mission.
À Paris 8, avant que les axes de la future MSH ne soient définis et, à plus forte raison, avant même que son chef de projet ne soit désigné, plusieurs initiatives naissent spontanément, explicitement destinées par leurs auteurs à susciter un débat interne. Parmi celles-ci, plus visibles que les autres, ne serait-ce que parce qu'ayant reçu la concrétisation d'une forme écrite, trois seront brièvement évoquées :
- Un projet rédigé en mars 2000 par René Gallissot, directeur de l'Institut Maghreb-Europe, propose que la MSH affiche les dimensions "Espaces sociaux, espace public, pluralisme culturel, citoyenneté". Ce projet comporte la mention de plusieurs équipes susceptibles de s'y retrouver.
Sans anticiper les propositions à venir, indiquons que ces dimensions n'ayant pas été retenues par le Ministère, nous ne proposerons de reprendre qu'une partie de ce projet (celle qui est consacrée à une approche socio-anthropologique de la création et de la réception différentielle des productions culturelles, notamment programmes télévisés internationaux) à inscrire, au sein de l'axe "Industries culturelles et arts", dans le thème "Socio-économie de la culture et de la communication".
- Un autre projet émane de Jean-Claude Combessie et porte principalement sur le thème des banlieues et dans une problématique d'ensemble sur les questions de la ville. Il envisage surtout le devenir des équipes de sociologie de la Fédération de recherche Iresco, dont il est le directeur. Ses analyses sont consignées dans un document intitulé Pour une Maison des Sciences de l'Homme en Île-de-France Nord.
Il est toutefois apparu assez rapidement que ses préconisations intéressent moins la future MSH elle-même que la constitution d'un Pôle "sociologie" sur le site de Tolbiac. Indiquons cependant, sans anticiper nos propositions ultérieures, que cette situation n'interdit pas que des liens soient envisagés entre la MSH et les équipes de l'Iresco. Au contraire, plusieurs de nos propositions, notamment pour l'axe "Santé et société", vont dans ce sens, favorisées par les intéressantes complémentarités apparues lors de nos échanges.
- Visant moins directement le projet "MSH", les propositions de François Mellet y font toutefois référence également, notamment à travers l'annonce de la création d'un "Collège de Prospective" dans les secteurs des technologies de l'information et de la communication. Il faut d'ailleurs mettre à l'actif de ce chercheur son engagement ancien et constant, en particulier avec le Ceriam (Ghislaine Azémard et Jean-Claude Quiniou) puis, plus récemment, avec le groupe "Paragraphe" (Jean-Pierre Balpe), en faveur de la constitution d'un pôle international de recherche "Hypermédia" à Paris 8.
Plusieurs éléments issus de ces propositions se retrouveront dans l'un des thèmes de l'axe "Industries culturelles et arts" : "Création, pratiques, public".
Il est probable que d'autres propositions ont également été, sinon aussi développées que celles qui viennent d'être citées, du moins esquissées et publiquement débattues. Ainsi, par exemple, est-il question en mai-juin 2000 d'un projet de "Maison des Arts" à Paris 8, exactement contemporain par conséquent de l'annonce officielle de la MSH. Rétrospectivement, il apparaît d'ailleurs que, si la "Maison des Arts" ne concurrence pas la Maison des sciences de l'homme, elle intéresse toutefois directement son axe "Industries culturelles et arts". A ce titre, il y aura lieu d'en suivre l'évolution dans les mois à venir et d'envisager les liens à tisser éventuellement entre les deux structures.
De cette évocation retenons d'ores et déjà ce qui, selon nous, caractérise le mieux la forme prise à Paris 8 par la mobilisation autour de la MSH : rapidité et spontanéité des réactions, foisonnement des initiatives horizontales, juxtaposition de projets plus ou moins collectifs mais sans lien très marqué des uns aux autres.
Durant la même période, celle qui précède la nomination du chef de projet, plusieurs réflexions s'engagent également à Paris 13. C'est toutefois sur de tout autres bases et dans des conditions bien différentes.
Ainsi, exemple d'initiative typique de Paris 13, est-ce le Président de l'université qui confie à Benjamin Coriat, de l'UFR des Sciences économiques et de gestion, le soin d'animer un groupe de réflexion sur un problème de portée relativement générale : celui de l'ancrage local de l'université et des choix à faire entre local et national. En particulier, le mandat met l'accent sur les modalités à prévoir pour assurer à Paris 13 un accès aux appels d'offre et réseaux européens.
Certes, le mandat confié à la commission "Coriat" comporte également des aspects qui intéressent directement le projet de MSH (en particulier sur la question du nécessaire "désenclavement" de l'université et sur la dialectique "ancrages locaux / portée nationale"). Une séance est d'ailleurs consacrée à la MSH "Paris Nord". Toutefois, à propos de cette question, le Rapport de B. Coriat s'inscrit d'abord et avant tout dans le contexte des débats sur la politique de Paris 13, de ses divers projets d'extension, notamment à Bobigny et des relations que l'Université entretient (ou pourrait entretenir) avec la Cité des Sciences et de l'Industrie, en relation avec l'ouverture européenne. Deux thèmes sont privilégiés : "Science, Technologie et Systèmes d'innovation" et "Ville, Santé et Prévention des Risques".
Autre initiative du même type, en réponse à une autre demande de la Présidence de l'université et de Jean-François Méla (au titre de sa mission dans l'Académie de Créteil), plusieurs collègues, dont Didier Fassin et l'auteur de ces lignes, sont invités à identifier et présenter les contributions respectives de leurs équipes à une éventuelle MSH. Toutefois les propositions qui sont formulées à cette occasion ne sont que des projets d'équipes, et ils sont censés s'inscrire dans le cadre prédéfini de cette MSH. L'initiative n'est donc pas spontanée et elle n'a pas à inventer de cadre général. Tout juste lui est-il demandé se conformer à celui qui est censé exister déjà ou devoir bientôt exister.
Ainsi, de l'une à l'autre des deux universités, voit-on deux modèles d'action et de mobilisation se déployer. Ils diffèrent en tout point : plus horizontal et moins hiérarchisé, plus collectif mais moins fédératif à Paris 8 ; davantage encadré, nettement "top down", plus lié aux stratégies de chaque équipe mais aussi ce qui n'est pas contradictoire davantage compatible avec les exigences d'une intégration dans un ensemble plus général, à Paris 13.
Une règle du jeu commune
Quelle est l'utilité de ce constat ? Par-delà l'intérêt qu'il y a à connaître les contextes où, de part et d'autre, le projet de MSH va se développer, sa valeur tient aux conséquences pratiques qu'il a fallu en tirer, dès que le moment est venu de nous adresser aux communautés des deux universités pour leur proposer le cadre d'une réflexion collective. Nous avons en effet été amenés à prendre un certain nombre de précautions et à adopter un mode de fonctionnement dont, rapidement, l'importance s'est révélé déterminante pour la conduite de la suite de notre étude.
Ce sont ces précautions et cette orientation qui font l'objet des développements ci-dessous.
Puisqu'il apparaissait que ni l'un ni l'autre des deux modèles ne pourrait valoir dans et pour les deux universités à la fois, il nous a fallu nous tourner vers un troisième, rapidement adapté puis mis à l'épreuve et finalement adopté collectivement.
Les mots et la place manquent pour en détailler le principe. Ni horizontal ni vertical, il est plutôt transversal, visant à inscrire les contributions, au fur et à mesure qu'elles étaient suscitées et recueillies, dans un cadre scientifique collectivement accepté, enrichi et transformé au fur et à mesure, porté et sanctionné par une sorte d'institutionnalisation progressive.
Ce cadre est celui de la thématisation dont nous avons donc élaboré le principe et qui, entre autres avantages, nous a également semblé permettre à chaque équipe présentant sa candidature à la MSH de situer sa propre contribution par rapport au programme général, c'est-à-dire de ne pas perdre de vue celle des autres. De la sorte, bien que n'étant pas le fruit d'une volonté collective au départ volontarisme ministériel oblige ! , le projet se présente maintenant comme celui d'une fédération d'équipes qui, peu ou prou, ont en commun un référentiel et un projet.
Mieux que de trop générales tentatives de caractérisation, une évocation concrète fera voir de quelle manière, à Paris 8 comme à Paris 13, ce fonctionnement a permis ce qui est peut-être l'un des résultats les plus importants de notre mission et, en tout cas, un gage pour la réussite des développements à venir : l'appropriation collective du projet.
L'"invention" de ce mode de fonctionnement et la règle du jeu qui en découle ont, il est vrai, été favorisées par le fait qu'existe à Paris 8 une structure intitulée "Collège de la recherche", présidée par Jacques Neefs et Jacques Poulain. Sans existence ni lien formel avec le Conseil scientifique, elle joue toutefois un rôle important dans la préparation de ses débats. Moins officiellement, par conséquent, que si nous avions été accueillis par ce Conseil, mais néanmoins sur l'invitation de Françoise Decroisette, qui en est la Vice-Présidente, nous avons participé à deux de ses réunions. Le but était d'y présenter les grandes lignes du projet, de recueillir les réactions qu'il suscitait et d'évoquer avec les représentants des équipes intéressées les conditions de leur contribution au projet.
À l'issue de la première de ces deux réunions et suite à plusieurs concertations du même type à Paris 13, notamment au sein de l'UFR de Lettres et Sciences humaines ainsi qu'à l'UFR des Sciences de la communication, nous avons élaboré une esquisse de thématisation, laquelle a fait l'objet d'une large diffusion dans les deux universités concernées (et également, déjà, un peu en dehors). Notre objectif était que les collègues intéressés par la MSH soient en mesure de se déterminer sur la base de cette proposition, à charge pour eux d'en suggérer les transformations compatibles avec les orientations de départ et propres à renforcer encore les synergies.
Ces suggestions n'ont pas manqué, en effet, aussi bien pour le choix des thèmes que pour la définition de leurs contenus. Si, dans l'intervalle, les échanges ont été riches et parfois vifs, la seconde réunion du Collège de la recherche, à Paris 8, a quand même fixé collectivement une proposition de structuration. Et c'est elle qui a fourni aux fédérations d'équipes, coordonnées par un ou deux collègues, le moyen d'identifier leurs dénominateurs communs et d'élaborer des projets fédérateurs.
Le même phénomène s'est produit en parallèle à Paris 13, sauf avec le Centre d'Économie de Paris Nord (CEPN). De fait, engagée d'emblée sur une base institutionnelle, la concertation avec ce Centre n'a pas à ce jour permis de dégager un accord sur les conditions de sa participation à la future MSH. L'interruption du travail de réflexion et de concertation avec cette équipe témoigne a contrario de la pertinence du modèle transversal pratiqué ailleurs (et avec plus de succès).
Ce sont ces propositions thématiques qui, à partir de septembre 2000, ont retenu toute l'attention des coordonnateurs et qui, après examen, ont donné lieu à une première réélaboration. Ce sont donc elles qui constituent aussi le matériau à partir duquel, aujourd'hui, un projet de programme scientifique va être formulé. Ainsi, grâce à cette manière d'organiser enquête et concertations, espérons-nous pouvoir tirer le meilleur parti possible d'un modèle de mobilisation et d'intervention qui, inspiré de ceux valant respectivement à Paris 8 et à Paris 13, n'en propose pas moins une règle du jeu originale.
5 - Vers une hiérarchie des temporalités
Il serait illusoire d'imaginer qu'avec des solutions du type de celles-ci modèle transversal de mobilisation, au plan local, projet fédératif global, au plan national les problèmes vont tous être réglés ipso facto. En réalité, quelques difficultés ont effectivement été levées, mais beaucoup subsistent potentiellement, dont le règlement n'interviendra qu'au moment où elles se seront posées et auront fait sentir leurs effets.
Que faire d'ici là ? En prendre la mesure selon leurs niveaux d'urgence. C'est-à-dire admettre la multiplicité des attentes et en proposer une hiérarchisation selon un ordre de priorité dépendant de leur importance respective. Tel est l'objet de ce qui suit : proposer un calendrier où les remettre à leur niveau, en fonction des moments où elles seront prises en compte.
Foisonnantes, pressantes pour certaines, plus lointaines pour d'autres, ces attentes sont multiples, en effet, et elles relèvent d'ordres hétérogènes, scientifiques, institutionnels et organisationnels. Leur présence et la pression qu'elles exercent sont évidemment de puissants stimulants en faveur du projet. En revanche, leur diversité et leur irruption non contrôlée peuvent écraser le projet en le condamnant à la paralysie. Autant que l'indifférence, l'entropie est un risque majeur dans ce genre d'opération.
La clarté indispensable à la mise en uvre du projet "MSH" exige donc non seulement qu'elles soient correctement identifiées mais encore que chacun, membre de la MSH ou partenaire, s'en fasse une représentation aussi exacte que possible, au niveau où elle se situe. Aussi, nous appuyant sur l'analyse des initiatives qui viennent d'être rappelées, proposons-nous de distinguer quatre temporalités par rapport auxquelles ces attentes s'ordonneront, depuis le quasi immédiat jusqu'au très long terme.
_ La temporalité très courte (d'ici fin 2001) des mesures d'urgence à prendre en faveur de SHS, dont il n'est pas exagéré de dire qu'elles sont sinistrées dans le nord-est francilien.
Il se trouve que, comme cela a été rappelé plus haut, cette temporalité coïncide presque exactement avec la signature des contrats quadriennaux, actuellement en cours de négociation dans chacune des deux universités principalement concernées. Celles-ci ont d'ailleurs vite perçu le lien à établir entre quadriennal recherche et MSH. Ainsi que l'écrit Françoise Decroisette en mai dernier, avant même que la nomination du chargé de mission ne soit intervenue,
"la négociation sur nos DEA et Écoles doctorales ainsi que la réflexion sur notre futur contrat quadriennal recherche 2001-2004 nous a obligés à plusieurs reprises à nous confronter au projet MSH "Paris Nord" (...) et à orienter nos demandes de création et de restructuration d'équipes et d'Écoles doctorales en fonction de ce projet, malgré son imprécision".
Cette coïncidence heureuse aura ou devrait avoir trois conséquences pour le projet "MSH" et les suites à lui donner dans les semaines et mois à venir.
Premièrement, si le projet est favorablement accueilli par le Ministère, il reviendra aussitôt aux universités concernées de profiler des demandes et de les flécher "MSH" (notamment pour les postes), de manière à ce qu'elles apparaissent ainsi dans leurs dossiers de Contrat. Il serait d'ailleurs juste qu'une partie des moyens ainsi demandés s'ajoute au contingent normal, puisque correspondant à des activités nouvelles. Il ne faudrait pas, en tout cas, que la MSH se construise en privant les universités des moyens auxquels elles ont droit par ailleurs.
Deuxièmement, sans avoir vocation à porter remède à toutes les difficultés qui se rencontrent, la MSH "Paris Nord" doit au moins pouvoir contribuer, sur ses axes, non seulement à héberger des équipes ne disposant pas actuellement des conditions minimales de fonctionnement mais encore à fournir à celles qu'elle accueillera des facilités administratives et financières se rapprochant de celles que connaissent leurs homologues, en province ou à l'étranger.
Troisièmement, à l'inverse, cela suppose que les universités bénéficiant de ces moyens supplémentaires accompagnent l'implantation de certaines de leurs équipes dans la MSH en y mettant les moyens nécessaires pour compléter les dotations en provenance de la tutelle.
_ La temporalité courte (de 2001 à 2004) des synergies à favoriser entre équipes trop enclavées jusqu'à maintenant et peu habituées à pratiquer de simples contacts intra et inter-universitaires, a fortiori à développer des projets interdisciplinaires associant à d'autres partenaires les universités dont elles relèvent.
Cette temporalité pourra être celle d'une préfiguration, des locaux provisoires donnant aux forces vives d'ores et déjà mobilisées l'occasion de lancer les bases de tels projets. C'est aussi celle des "actes officiels" évoqués plus haut, et directement liée aux collaborations envisagées par les acteurs sociaux et les représentants du tissu économique et industriel local et régional.
Ainsi la création du Pôle audiovisuel, cinéma, multimédia du nord Parisien offre-t-elle un cadre particulièrement favorable à la mise en uvre de recherches de type socio-économique associant plusieurs laboratoires de l'université et les entreprises spécialisées dans les "nouvelles" technologies d'information et de communication. Sur ce thème, la coopération des équipes de Paris 8 et Paris 13, avec leur réseau respectif de près d'une quinzaine d'autres équipes en province, à Paris intra muros et à l'étranger, représente un potentiel scientifique de première importance. Il en va de même pour des projets à orientation plus technico-industrielle, du type de celui qui associe deux Laboratoires de Paris 13 et le centre informatique de la Cité des Sciences et de l'Industrie sur la conception d'un applicatif en vue de l'expérimentation dune infrastructure de communication à hauts débits. À un projet de ce type un hébergement par la MSH donnerait incontestablement une ampleur bien supérieure à celle qu'il a aujourd'hui.
Ces remarques valent aussi, par exemple, pour un programme de recherche sur le multimédia, que ses promoteurs souhaitent inscrire dans la MSH, puis dans la plateforme "Arts, sciences, technologies", en association avec la Cité des Sciences et de l'Industrie, et qui se traduirait par la création d'un Centre Interdisciplinaire de Recherches sur l'Esthétique Numérique (Ciren), actuellement encore en gestation.
Sur laxe "Santé et société", la situation se présente autrement. En effet, à la différence de laxe précédent, pour lequel l'importance de la dimension technologique suppose des moyens et surfaces correspondants, nous avons affaire ici à des recherches pour lesquelles le problème de linfrastructure se pose de manière moins aiguë et dont la synergie reposera davantage sur une dynamique de programmation scientifique, avec lallocation des ressources nécessaires.
Concrètement, sur les thèmes proposés, une démarche incitative, cest-à-dire marquée par lattribution de financements (pour la mise en place dappels doffre favorisant des recherches transversales, lorganisation de séminaires constitutifs des thèmes, etc.) et de locaux (pour la tenue des réunions, linstallation de doctorants, etc.), est la clé permettant que les assemblages encore fragiles soient consolidés. Des demandes explicites ont été faites en ce sens par les chercheurs, correspondant à cette temporalité courte.
Sur un thème comme "Politique, corps et santé publique" (qui sera présenté plus bas), probablement en lien avec un autre thème, "Construction et diffusion des savoirs médicaux", les questions que la génomique pose à la société, et plus particulièrement aux usages du vivant et aux définitions de lhumain, pourront donner lieu à la mise en place dune opération programmée de recherches dynamisant les rares initiatives déjà prises sur ce thème en France par le Cresp (Paris 13-Inserm), le Cesames (CNRS-Paris 5), le Cermes (CNRS-Inserm-EHESS). De même sur un thème comme "Espace, environnement et santé", le développement des recherches appellera la mise en uvre de moyens techniques et humains, notamment pour le travail cartographique, permettant de favoriser le rapprochement initié entre les universités Paris 8 et 13, ainsi que lIRD.
La prise en compte à court terme des demandes de ce type aura un autre avantage. Celui de permettre aux collectivités locales de mieux appréhender les orientations et priorités de la politique scientifique et éducative dans la région. Ainsi peut-on penser que, si les actions du type de celles qui viennent d'être indiquées sont réalisées, les craintes d'un Patrick Braouezec, député-maire de Saint-Denis, s'apaiseront. Du moins trouvera-t-il une réponse à ses interrogations, à propos du Contrat de plan :
"Pour les universités, on reste encore un peu dans le flou. Cela nécessite que nous ayons rapidement avec le nouveau ministre de l'Éducation nationale une mise au point sur ce que sera cet axe La Villette-Villetaneuse et pôle universitaire de la Plaine".
_ La temporalité moyenne (entre quatre et sept ans) des partenariats entre des équipes trop longtemps habituées à un voisinage avec l'extérieur sans grande interaction ni synergie. A celles-ci la MSH contribuera à apprendre les voies et moyens de coopérations scientifiques durables, soutenues et concrétisées par exemple par la rédaction en commun puis la mise en uvre de réponses à des appels d'offre ou à projets.
Sans fonder des espoirs excessifs sur la rapidité d'un tel processus de coalescence et sur l'extension qu'il prendra dans les années à venir, nous faisons quand même l'hypothèse que, bénéficiant des moyens et ressources idoines et, surtout, partageant les mêmes lieux de travail, les équipes concernées adopteront petit à petit un mode de fonctionnement collectif et fédératif un peu plus proche de celui pratiqué à l'étranger. Du moins y a-t-il un pari qui mérite d'être tenté.
A cet égard, des actions spécifiques à l'intention des jeunes chercheurs, en particulier dans le cadre d'universités d'été constitueront les vecteurs de cet apprentissage nécessaire et progressif. Ceux-ci sont vraisemblablement les mieux à même d'appréhender les profits à retirer de telles collaborations entre équipes, surtout dans un cadre multi- ou interdisciplinaire. Surtout, l'on peut estimer que la future MSH manquera à sa mission si elle ne parvient pas à accueillir et employer les collègues sur lesquels d'ici peu, la responsabilité de la relève va reposer. Les effets prévisibles de la pyramide des âges dans la communauté scientifique, et spécialement en SHS, sont suffisamment alarmants pour que ce point soit souligné fortement.
Ajoutons que les contraintes financières, notamment la nécessité de revoir les investissements en faveur de la MSH à mi-Contrat, jouent en faveur d'une montée en puissance progressive, qui aura sans doute quelques inconvénients mais dont l'avantage sera de permettre une intégration des équipes concernées.
_ La temporalité longue (dont l'échéance se situe au-delà de la décennie) de la nécessaire mutation des SHS. Nous verrons en effet plus bas qu'en général et pour les axes "Industries culturelles et arts" et "Santé et société" en particulier, ces sciences sont aujourd'hui confrontées à une obligation impérieuse : celle de prendre en compte des objets inédits, exigeant méthodes et approches interdisciplinaires, très différentes de celles précédemment pratiquées.
Sans que la MSH "Paris Nord" ait jamais à sortir du rôle qui est à sa portée, l'on est en droit de la voir devenir, sur le long terme, l'un de ces chantiers de la redynamisation des SHS. En soi la tâche n'est-elle pas suffisamment intéressante pour attirer des chercheurs prêts à s'y impliquer collectivement ?
S'il parvient à articuler les unes par rapport aux autres ces quatre temporalités et à en pondérer l'urgence respective, le projet "Paris Nord" de MSH a des chances d'arriver à dynamiser et à organiser en sa faveur les attentes et tendances multiples et hétérogènes présidant à sa création. Sinon, assailli de demandes trop pressantes et trop virulentes pour qu'il puisse y répondre, le projet risque de s'épuiser avant même que d'avoir vu le jour.
Au départ, il y avait donc l'initiative ministérielle. Il aura fallu l'expliciter, la développer et la questionner comme nous venons de le faire pour qu'à son tour, le projet qui en découle soit investi du relief et de l'ampleur qui lui sont propres. A partir de maintenant, la voie est ouverte aux propositions touchant aux contenus, aux modalités et aux ressources.