Deuxième volet

 

PROBLÉMATIQUES AMBITIEUSES À ÉLABORER COLLECTIVEMENT

 

La demande du ministère concernant les contenus scientifiques de la future MSH a toutes les apparences de la simplicité. "Contribuer à structurer si possible deux secteurs de recherche", indique la lettre de mission. À première vue, ce "si possible" et la formulation qui l'accompagne sont relativement peu contraignants. Il ne s'agirait en somme que de fédérer des équipes relevant de chacun des "secteurs" fixés au départ, "Industries de la culture et arts", "Santé et société". Accessoirement, d'envisager entre eux des recoupements.

En réalité, le problème est plus complexe qu'il n'y paraît. Les secteurs en question ne définissent en effet ni des approches, ni des disciplines, encore moins des objets de recherche. Ce sont des domaines ou, plus exactement, des croisements de domaines. De fait, la lettre du Ministère ne met pas l'accent sur les industries culturelles et sur les arts, ou bien sur la santé et sur la société. Elle insiste sur les rapports entre industries culturelles et arts, ainsi qu'entre santé et société.

Dès lors, à l'intersection de ces domaines, couple par couple, l'objectif est de commencer par identifier des objets de recherche, formuler des problématiques et en circonscrire portée et périmètre. Ce sont donc ces problématiques qui aideront ensuite à déterminer quelles équipes peuvent rejoindre l'un et l'autre des deux axes et ce sont encore elles qui leur assigneront leur place dans l'économie générale de la Maison.

Ainsi l'importance accordée à la construction scientifique du projet explique-t-elle la forme de ce Rapport, plus interrogative ou réflexive que prescriptive (pour reprendre des termes déjà employés dans le préambule). Au lecteur qui s'en étonnerait l'on rappellera que ce choix tient à une conviction : c'est d'abord et avant tout à la qualité de son programme et à la clarté de ses contenus que la MSH Paris Nord devra, au-delà de la cohérence scientifique de ses référentiels, la viabilité de la cohabitation entre ses équipes.

Conformément à cet objectif, un effort de problématisation préalable a donc été engagé, en concertation avec un assez grand nombre de chercheurs concernés. Relayée aujourd'hui par onze groupes de travail, thème par thème, elle n'a certes pas encore produit tous les résultats que l'on peut en attendre. Tels qu'exposés ci-dessous, ceux-ci offrent toutefois la première esquisse d'une réflexion à prolonger et amplifier très rapidement, une fois acquis le principe de la MSH.

Que nous apprendront-ils ? Sans anticiper les développements qui suivent, voici les éléments principaux auxquels ils tendent.

 

• Premièrement, le choix des deux axes apparaît pertinent. À l'intersection des secteurs considérés, les questionnements et ressources scientifiques sont en effet suffisamment riches pour favoriser, dans l'un et l'autre respectivement, la formulation d'une problématique à la fois originale et féconde.

 

• Deuxièmement, aucune de ces deux problématiques ne ferme ni ne détermine a priori un quelconque champ théorique, disciplinaire ou méthodologique "légitime", dont la cohérence artificielle se réaliserait au détriment de ce qui fait le foisonnement et l'imprévu de la vie scientifique : trajectoires personnelles et collectives changeantes, brouillage des frontières et redistribution des cartes, invention d'objets et de questionnements nouveaux, collaborations inattendues.

Chacune de ces deux problématiques se décline au contraire en une série de thèmes dont la diversité est assez grande pour encourager le plus grand nombre de concours possible mais dont, parallèlement, l'interdépendance est assez forte pour assurer au programme scientifique de la future MSH toute la cohérence voulues.

 

• Troisièmement, ces problématiques et les thèmes qui s'y rattachent sont suffisamment larges et attractifs pour que s'y retrouvent des équipes reconnues dans leur domaine, en région parisienne et ailleurs et qu'elles contribuent utilement aux activités de la MSH et de la plateforme "AST" en y fédérant leurs contributions et sans qu'aucune n'ait à redouter d'être marginalisée ou dominée par une ou plusieurs autres.

 

• Quatrièmement, entre les deux axes et leurs thèmes respectifs, des points de rencontre sont envisageables, non seulement sur les aspects épistémologiques de leurs problématiques respectives mais encore (et plus fondamentalement) sur les enjeux anthropologiques et sociétaux des secteurs qu'ils désignent.

Il serait toutefois prématuré d'anticiper des rapprochements que seuls, le voisinage et la connaissance mutuelle permettront de concrétiser éventuellement.

 

Pour confirmer, illustrer et détailler ces quatre points, nous convions successivement le lecteur du premier au second des deux axes.

 

 

 

 

1 - Premier axe : Industries culturelles et arts, tension productive

 

En intitulant cet axe comme ils l'ont fait, les rédacteurs de la lettre de mission avaient-il prévu, simplement soupçonné, l'ampleur des débats que leur rédaction allait susciter ? Toujours est-il qu'à partir de cet intitulé, un travail considérable de réflexion, d'interprétation et d'approfondissement a été engagé à partir des indications du ministère, visant à élaborer collectivement une problématique générale.

Ce travail a d'abord été mené entre Paris 8 et Paris 13. Venus d'ailleurs, d'autres chercheurs y ont ensuite été associés, moins étroitement pour le moment. Relayée depuis peu par des groupes thématiques, l'entreprise de problématisation ne fait donc que commencer. Si le principe de la MSH est adopté, elle devra se prolonger en intégrant d'autres chercheurs, notamment de province.

Pour donner un aperçu aussi exact que possible de ce qu'à ce stade, elle a produit, nous proposons d'adopter le cheminement suivant.

 

• Nous partirons de plusieurs incompréhensions suscitées initialement par l'affichage de l'intitulé ("Incompréhensions initiales"). Elles feront ressortir par défaut les interprétations qui leur ont été progressivement substituées, plus conformes au mandat officiel.

• À partir de ces interprétations sera esquissé un panorama de la situation de la recherche dans les secteurs concernés ("État de la recherche : un diagnostic").

• Ce panorama sera suivi d'un essai de clarification notionnelle ("Définitions préalables").

• Puis trois interrogations seront évoquées, propres à alimenter une problématique intégrative et à en définir l'extension ("Trois interrogations pour une extension").

• Seront enfin présentés, thème par thème, les questionnements favorisant des regroupements d'équipes, du moins celles qui, contactées durant notre enquête, nous paraissent susceptibles d'être retenues au titre de candidates à la MSH et dont, non limitative, une liste sera jointe ("Thématisation").

 

 

 

• Incompréhensions initiales•

 

Au départ, la double référence aux industries culturelles et aux arts a causé la surprise de quelques collègues, parfois même rencontré leur hostilité. S'il est intéressant d'examiner l'objet et les raisons de telles réactions, même très minoritaires, ce n'est pas seulement pour prendre la mesure du chemin parcouru depuis la période initiale. C'est aussi pour indiquer à quelles incompréhensions l'association des "Industries culturelles" et des "arts" a donné lieu. Et auxquelles elle donnera sans doute encore lieu à l'avenir si elle n'est pas accompagnée des explications nécessaires. C'est surtout pour insister a contrario sur l'importance de cette réflexion préalable sur la problématique, condition sine qua non de la cohérence des fédérations envisagées et de la cohésion de la future Maison.

 

Ainsi, lors de la première entrevue qu'il nous a accordée, le 7 juin 2000, le Président de Paris 8, Renaud Fabre, se fait-il l'écho des réactions négatives de certains de ses collègues, craignant "la subordination de la culture à l'industrie". Quelques jours plus tard, Philippe Tancelin, l'un des représentants des études théâtrales à Paris 8, exprime à son tour le regret qu'à tout le moins, "Arts" ne précède pas "Industries culturelles". Plus radical, lors de la même réunion, Jacques Poulain, philosophe dans la même université, critique vivement la formulation "Industries culturelles et arts" et dit y percevoir la menace d'une "fonctionnalisation de la recherche" et de "l'asservissement de l'université aux forces du marché et de la technostructure".

Cette critique procède, selon nous, d'une lecture incorrecte. Le programme auquel renvoie l'intitulé "Industries culturelles et arts" ne désigne en effet ni :

- l'étude des industries culturelles et des arts, comme s'il y avait des "industries des arts" et que celles-ci étaient à mettre sur le même plan que les "industries culturelles",

- ni non plus l'addition de l'étude des industries culturelles et de celle des arts, comme si l'une et l'autre étaient juxtaposées.

 

Aucune de ces deux interprétations ne rend compte en effet de ce qui est au cœur de l'intitulé : la conjonction liant industries culturelles et arts. Or, c'est précisément cette liaison qu'il s'agit de penser, ainsi d'ailleurs qu'au cours de la même réunion, Jean-Paul Olive, l'un des représentants de la musicologie à Paris 8, le fait remarquer à juste titre.

Que signifie articuler "industries culturelles" et "arts" ? C'est, par exemple dans la suite des travaux de l'École de Francfort, s'interroger sur la confrontation et les interactions entre deux réalités : d'une part, celle de l'industrialisation culturelle qui a besoin des arts et fait commerce de leurs productions ; d'autre part, celle des "arts" qui, tout en trouvant des débouchés dans les circuits industrialisés de la production et de la diffusion culturelle, n'en restent pas moins régis par des normes et pratiques n'ayant rien à voir avec celles des industries et marchés de la culture.

 

Au passage, cet éclairage conduit à éliminer d'emblée une troisième interrogation, aussi peu conforme que les deux précédentes à la lettre et à l'esprit de l'intitulé officiel. Émanant cette fois de certains tenants des industries culturelles, elle fait de l'association "industries culturelles et arts" l'occasion de penser la concurrence entre deux formes de culture. Ainsi, reposant sur des moyens industriels de production, diffusion et réception, les industries culturelles s'opposeraient-elles aux arts, caractérisés, quant à eux, par leur stade artisanal.

Par conséquent, si l'on suivait cette interprétation, il faudrait penser le face à face entre, d'une part, des modalités de création, pratiques de réception et types d'œuvres assumant leur statut et leur vocation industrielle et, d'autre part, d'autres modalités, pratiques et œuvres s'en tenant aux modèles traditionnels des arts et de la culture artisanale.

Cette interprétation ne résiste pas davantage que les deux précédentes au rappel de ce que recouvre l'intitulé "Industries culturelles et arts". Elle présente en effet deux faiblesses rédhibitoires.

 

• Premièrement, elle repose sur l'hypothèse inexacte selon laquelle une forme culturelle spécifique, dite "industrielle", s'opposerait à une autre forme, non moins spécifique, dite "artisanale". D'un côté, l'ancienne culture, d'avant l'âge industriel ; de l'autre, la nouvelle, qui serait contemporaine de l'industrie. Entre les deux, un nouvel avatar de la querelle des Anciens et des Modernes.

Cette distinction se révèle parfaitement artificielle. De fait, il n'y a pas plus de pratiques artistiques et de cultures industrielles qu'il n'y a de pratiques artistiques et de cultures artisanales. Il n'y a que des pratiques artistiques et culturelles. En outre, ce n'est certainement pas la présence ou l'absence des outils qui fait la différence entre les premières et les secondes.

Aujourd'hui, par exemple, un compositeur utilise samplers, synthétiseurs et ordinateurs, technologies industrielles s'il en est, sans pour autant se transformer en industriel de la musique. Il est simplement un compositeur "à l'ère de la production et de la reproduction numérique".

A l'inverse, l'impresario, l'entrepreneur de spectacles vivants, concerts ou opéras, ou le producteur de pièces de théâtre ou de ballets, ne fait appel à aucune technologie industrielle ; il n'en est pourtant pas moins la figure centrale d'un processus d'industrialisation de la culture. Du moins l'est-il dans la mesure où, par son intervention, il soumet les "arts de la vie" aux normes de la production, de la reproduction et de la valorisation de biens culturels marchands. C'est-à-dire aux logiques de l'industrialisation.

 

• Deuxièmement, cette interprétation suppose que les industries culturelles constituent en tant que telles une forme de culture, distincte de la culture artisanale, qui s'y opposerait. Or, loin de correspondre à une ou à des culture(s) particulière(s), le terme "industries culturelles" désigne en fait une certaine organisation de la production, de la diffusion et de la consommation des biens culturels.

 

L'organisation industrielle ne date d'ailleurs pas de la télévision par câble, du cédérom et d'Internet. Fort ancienne est au contraire l'origine des industries du livre et de la presse. Surtout, elle ne se présente pas sous une forme immuable ; au contraire, il y a une histoire des industries culturelles qui est celle des relations problématiques entretenues depuis plus de deux siècles par les pratiques de l'art et de la culture, toujours en mutation, avec des logiques et modèles industriels, eux-mêmes en évolution permanente.

 

De ce fait, ce n'est pas la confrontation des deux cultures qui règle la conjonction entre "industries culturelles" et "arts". C'est une tension qu'il faut penser entre système productif et système artistique, entre types d'organisation (industrielle ou industrialisée) et types d'exigences (artistiques, culturelles, intellectuelles).

Telle est l'articulation exprimée par la copule "et", à laquelle l'intitulé "Industries culturelles et arts" renvoie, par delà faux clivages et interprétations normatives. Tel aura aussi été, à l'issue des premières réunions d'information et de concertation, le point de départ de l'élaboration à laquelle nous invite l'intitulé du premier axe de la future MSH.

 

 

• État de la recherche : un diagnostic•

 

Avant d'en venir toutefois à cette élaboration, tirons déjà des considérations précédentes plusieurs enseignements, décisifs pour la suite du processus.

Tel qu'il est conçu et formulé, l'intitulé "Industries culturelles et arts" présente cette particularité de n'autoriser aucune équipe, qu'elle soit de Paris 8, de Paris 13 ou d'ailleurs, à revendiquer pour elle seule une compétence sur la totalité des questions en jeu, au croisement des deux secteurs. Chacune aura besoin d'une ou de plusieurs autres pour couvrir ne serait-ce que l'un des thèmes sur lesquels la problématique générale sera déclinée.

Il y a là, si l'on peut dire, une obligation de coopération qui est évidemment d'excellent augure pour la dimension fédérative du programme de la future MSH. Elle justifie d'autant plus son existence que, de faisant, celle-ci se conforme au principe de subsidiarité, tel que formulé dans d'autres termes par Alain Supiot, dans le Premier Rapport annuel d'activité du Conseil national du développement des sciences humaines et sociales (p.11).

"Les Maisons des sciences de l'Homme n'ont pas pour vocation de se substituer à des centres existants, ni de monopoliser un champ de recherche. Leur mission consiste à prendre en charge ce qui ne peut l'être convenablement par d'autres instances, et non pas de répéter ce qui marche bien ailleurs".

 

Cette obligation va toutefois forcer les équipes candidates à la MSH à nouer entre elles des relations auxquelles, pour la plupart, elles n'ont pas été habituées et par rapport auxquelles il n'est pas exclu qu'elles manifestent certaines réticences, voire des oppositions. Ce n'est pas impunément, il est vrai, que, durant plusieurs années, les partenariats scientifiques avec les équipes de l'environnement géographique ou scientifique le plus proche ont été évités. Ce n'est pas non plus sans inconvénients que, depuis des décennies, concurrences et rivalités stériles déstabilisent un potentiel scientifique qui doit à ses divisions d'être largement sous-exploité.

Quels sont donc les facteurs susceptibles de jouer en faveur de ces rapprochements ? Et quelles sont, au contraire, les divisions à surmonter pour qu'ils se réalisent ? Pour répondre à ces deux questions symétriques, il convient d'esquisser un rapide diagnostic des ressources scientifiques existantes.

 

• Premier constat : une heureuse complémentarité se dessine entre Paris 8 et Paris 13.

Même si, avec son "Centre d’études sur les médias, les technologies et l’internationalisation", une partie du groupe "Paragraphe" et, plus marginalement, avec ses équipes "Français Langue étrangère" et "Institut Maghreb-Europe", Paris 8 est loin d'être sans ressources dans le secteur des "Industries culturelles", le point fort de cette université se trouve quand même dans le secteur des arts, lequel est précisément le point faible de Paris 13.

En revanche, à Paris 13, les compétences affichées par le Laboratoire de linguistique informatique (LLI) et le Laboratoire des Sciences de l'information et de la communication (LabSic) n'ont pas leur correspondant dans l'université voisine. Il en va de même pour l'équipe "Jeux et jouets" (au sein du "Groupe de Recherches sur les Ressources Éducatives et Culturelles"), l'une des rares équipes à travailler en France sur ce domaine. Quant à la "Jeune équipe" de l'Institut de recherche en droit des affaires (Irda), elle développe sur les questions liées à la propriété de l'image du corps, des biens ou de marque, notamment dans les médias, des recherches potentiellement très complémentaires de celles qui intéressent à la fois la production et la diffusion des images.

La complémentarité n'est pas moins évidente, mais cette fois fondée sur des parentés scientifiques, entre l'autre composante du Grec et l'Institut Maghreb-Europe, sur les inégalités culturelles et l'analyse différenciée des représentations de la culture. Il en va de même pour certains des travaux menés à Paris 13, au sein du Centre de Recherches "Espaces, Société, Culture" (Cresc), sur la question du patrimoine, qui, d'ores et déjà, intéressent certains historiens de Paris 8. Rétrospectivement, l'on serait presque en droit de se demander pourquoi des collaborations ne se sont pas nouées plus tôt...

 

• Le problème concerne plutôt les voisinages intra-universitaires. Du moins, si à Paris 13, les équipes qui viennent d'être citées font toutes partie de la même École doctorale, "Vivant et Sociétés" (à l'exception de l'Irda, qui relève de l'École doctorale "Économie et droit"), il n'en va pas du tout de même à Paris 8, où les rivalités et conflits interpersonnels prennent beaucoup d'importance dans l'organisation des Écoles et des regroupements thématiques.

La recherche sur les nouvelles images, par exemple, est divisée entre trois équipes (ou groupes d'équipes) n'entretenant (du moins, à ce jour) aucune relation les unes avec les autres : "Art et Technologie de l'image" (ATI), le groupe "Paragraphe" lié au "Centre interdisciplinaire d'esthétique du numérique", "Esthétique, sciences et technologies du cinéma et des arts du spectacle audiovisuel". De son côté, la petite équipe du Laboratoire d'INformatique et de communication, très isolée, pourrait utilement se rapprocher d'"Art et Technologie de l'image" mais elle ne l'a fait que très récemment, sur notre suggestion.

A fortiori ces équipes sont-elles coupées des autres composantes en esthétique : nulle coopération (avant que quelques liens ne soient noués à notre initiative) entre ATI et le Centre de recherche informatique et création musicale (CICM), alors que ces deux équipes ont pourtant en partage les mêmes types de recherche sur l'interactivité. Aucun lien non plus, jusqu'à peu, entre les équipes précédentes et celles travaillant en musicologie, théâtre ou photographie. Et pas davantage d'interaction au sein de celles-ci ni non plus entre celles-ci et celles relevant des études littéraires.

 

• La même fragmentation et de semblables clivages sont perceptibles dans le reste de la région parisienne, entre différentes universités et parfois à l'intérieur de la même.

À Paris 1, l'héritage d'Olivier Revault d'Allones, pionnier en France de l'étude des textes esthétiques de l'École de Francfort, est dispersé entre deux équipes relevant de disciplines différentes : d'une part, philosophie de l'art (avec un pôle sur l'art contemporain), d'autre part, esthétique (au sein de l'UFR d'Arts plastiques). Aucun de ces deux pôles n'entretient par ailleurs de coopération avec l'histoire de l'art, l'une des grandes spécialités de cette université (mais qui ne sera sans doute concernée que très marginalement par le projet "MSH").

A Paris 3, la situation est plus confuse encore puisque les recherches en Cinéma et audiovisuel sont écartelées entre esthétique et sciences de l'information et de la communication (71e) sans interaction entre les deux pôles, le second hébergeant une sous-équipe d'économie du cinéma prometteuse bien que de création récente. Toujours à Paris 3, le Centre de l'histoire et des récits, de l'information et des médias-réseaux en Europe développe une approche historique des industries culturelles, notamment dans le domaine de la presse et des agences de presse, qui n'a son équivalent nulle part en France, mais sa faiblesse numérique et l'absence de coopération avec le pôle 71e de "Cinéma et audiovisuel" limitent son rayonnement.

A Paris 2 et à Paris 10, la dimension "industries culturelles" n'est représentée que par quelques chercheurs, respectivement sur l'internationalisation de la culture et sur l'industrie de la télévision. En outre, la dimension esthétique y est totalement absente. A Marne-la-Vallée, la sous-équipe du Latts consacrée aux "nouvelles organisations de la production" pourrait utilement contribuer aux recherches sur les technologies numériques et l'informationnalisation sociale, mais elle n'entretient de rapport avec aucune équipe relevant d'une autre discipline que la sociologie, ni en région parisienne ni dans le reste de la France.

A Marne-la-Vallée également, du côté de l'informatique, le pôle des recherches sur les nouvelles images, au sein du Laboratoire d'informatique de l'Institut Gaspard Monge fait preuve d'un grand dynamisme et son responsable se montre désireux de nouer des contacts avec d'autres équipes en informatique, en sciences de l'information et de la communication comme en esthétique. Toutefois, pour le moment, ces contacts restent virtuels.

 

• En province, plusieurs équipes travaillent et ont acquis une excellente réputation dans le secteur des industries culturelles, mais sans lien avec l'approche esthétique.

C'est le cas du Gerico à Lille 3, où, par exemple, d'intéressants travaux se développent sur l'industrie du disque et sur celle des jeux vidéo. C'est surtout le cas du Gresec, de Stendhal-Grenoble 3, la principale équipe française dans le domaine de l'approche communicationnelle des industries culturelles, celle qui a le plus grand rayonnement à l'étranger mais qui, faute de rattachement au CNRS (en l'absence de section pour l'accueillir jusqu'à maintenant), ne bénéficie pas de la reconnaissance que ses travaux devraient lui attirer.

Par ailleurs, à Lyon 2, Rennes 2, Avignon et Bordeaux 3, Valenciennes et dans plusieurs autres universités (dont l'Université du Littoral), des chercheurs ou de toute petites équipes réalisent des travaux intéressants. Malheureusement, ces chercheurs ou équipes restent le plus souvent isolés au sein de structures dont l'orientation "industries culturelles" n'est pas prioritaire.

 

• Dans le domaine de l'esthétique et des nouvelles technologies, plusieurs centres ou équipes sont concernées par le croisement avec "industries culturelles", mais elles sont rarement liées les unes aux autres et n'entretiennent d'autre part aucune relation avec des sociologues, économistes et spécialistes de la communication.

C'est le cas en informatique musicale, où, sous certaines conditions, trois équipes au moins pourraient trouver dans le Centre de Recherche Information et Création Musicale (CICM) de Paris 8 une tête de pont par rapport à la MSH. Il s'agit de l'Acroe (Grenoble), du LMA-CNRS et du Labri (Bordeaux). Certes, le CICM est de taille réduite, sans aucune comparaison possible, par exemple, avec l'Ircam. Toutefois, de récents recrutements garantissent la continuité de ses activités. En outre, le Rapport Risset a raison d'en souligner l'originalité en comparaison de la plupart des autres centres de recherche français. Sous son égide, la mise en œuvre de cette fédération irait donc dans le sens de l'une des préconisations de ce Rapport. Comme cela sera indiqué plus bas, de premiers contacts ont été pris, encourageants mais sans résultats concrets pour le moment.

Dans le domaine des nouvelles images, ATI pourrait également servir valablement de tête de pont pour plusieurs équipes, notamment de Nancy et de Montbéliard ainsi qu'avec plusieurs écoles d'art. Mais ces collaborations (qui intéressent au moins autant la plateforme "AST") n'ont été qu'envisagées à ce jour. D'autres, qui n'ont même pas été évoquées, mériteraient également d'être étudiées : avec l'Inria, le Limsi, l'Institut Gaspard Monge de Marne-la-Vallée. Ici encore, des réseaux demandent à être structurés et organisés avant que ne puisse être étudiée sérieusement la perspective de leur localisation dans cette sorte d'épicentre que serait la MSH.

 

• Par rapport à cette situation où dominent éclatement et atomisation, celle des recherches communicationnelles sur les industries culturelles (réparties dans une quinzaine d'universités ou établissements de recherche) constitue une exception.

Du moins les équipes relevant de la 71e qui travaillent sur ce domaine se connaissent-elles bien, en effet, et plusieurs sont liées les unes aux autres par une longue tradition de coopération. C'est le cas du Gresec et du LabSic, associés de longue date dans différents programmes de coopération (notamment franco-québécois). C'est aussi le cas, sur la question de l'industrialisation de la formation d'un réseau intitulé "Séminaire Industrialisation de la formation", regroupant depuis dix ans les représentants d'une dizaines d'équipes de recherche de toute la France (Paris 13, Lille 3, Rouen, Le Havre, Université du Littoral, Bordeaux 3, INRP, CNDP...) et qui constituera un excellent vivier pour la future MSH. Cela dit, les moyens sont dispersés et relativement faibles, mis à part les trois ou quatre centres où des travaux significatifs sont conduits depuis plusieurs années : Grenoble 3, en tout premier lieu, puis Paris 13, Lille 3 et enfin Paris 3 (malgré les difficultés internes évoquées plus haut).

 

• Dernière remarque, pour signaler que, dans le paysage de la recherche française, font gravement défaut les travaux sur les pratiques culturelles : ni à Paris 8, ni à Paris 13, cet aspect n'est abordé directement.

Il ne l'est d'ailleurs guère davantage dans d'autres universités et centres de recherche, mis à part évidemment au Centre de sociologie des arts, à l'EHESS, dirigé par Pierre-Michel Menger (équipe dont les travaux jouissent d'une reconnaissance internationale) et les membres d'un réseau d'institutions et de chercheurs, regroupés au sein du GDR "œuvres, Publics, Société".

En revanche, au Ministère de la culture et dans plusieurs organismes qui en dépendent, des équipes existent, avec lesquelles des partenariats sont non seulement envisageables mais encore souhaités. C'est le cas notamment du Département des études et de la prospective, de l'Observatoire du Livre, du CNC, de la Drac Île-de-France.

La faiblesse des recherches dans ce domaine en France, la nécessité de coordonner des travaux ne recoupant pas ceux menés, notamment à l'EHESS, l'importance primordiale de tels travaux pour l'axe "Industries culturelles et arts" et, enfin, la disponibilité de ressources financières, documentaires et humaines au sein du Ministère de la culture et de la communication sont autant de facteurs nous conduisant dès maintenant à préconiser au sein de la MSH "Paris Nord" un effort particulier en vue de la mise en place d'une structure fédérative consacrée spécifiquement à cette question.

 

De ce bref panorama, ressort un diagnostic contrasté : si, en vue de la MSH, un important potentiel scientifique existe et est mobilisable, il n'est ni structuré (sauf exceptions notables) ni, jusqu'à maintenant, porté à se structurer. Le phénomène ne doit donc pas être sous-estimé : c'est à contre-courant et malgré le passif de plusieurs décennies de dispersion, dispersion, querelles et hostilités larvées ou déclarées que le projet de MSH aura à se développer.

La situation éclatée dans laquelle se trouve la recherche sur les industries culturelles et les arts tient sans doute à de nombreuses raisons. Entre autres, à ce que, de la part du CNRS, aucune ouverture n'est venue jusqu'à maintenant encourager la moindre tentative de structuration. Faut-il rappeler à nouveau combien l'absence de la discipline "Sciences de l'information et de la communication" en tant que telle a été préjudiciable à la recherche dans ce domaine en France ? Cette situation tient également à des clivages théoriques et idéologiques hérités de la fin des années 60 et toujours sous-jacents. Probablement sont-ils d'ailleurs d'autant plus présents que les équipes ont, pour ainsi dire, intégré une culture de la pénurie : les maigres moyens disponibles sont désormais davantage l'enjeu de batailles symboliques que le fait de réelles compétitions scientifiques.

Plus fondamentalement, nous faisons cependant l'hypothèse qu'à l'origine de cette situation intervient aussi le fait que n'a jamais vu le jour un quelconque programme scientifique fédérateur, concrétisé par une problématique intégrative, entre industries culturelles et arts. Par conséquent, sauf exception, aucune possibilité concrète n'a été donnée aux équipes concernées d'éprouver la nécessité d'une quelconque coopération.

Cette possibilité, le projet de MSH en crée aujourd'hui l'occasion. Du moins les regroupements amorcés durant notre mission indiquent-ils d'ores et déjà que l'on aurait tort de tenir la situation actuelle pour irréversible. Et ce, même si les obstacles ne manquent pas et ne devront pas être sous-estimés, à commencer par les réticences des responsables du CNRS lui-même, leur difficulté à envisager d'ajouter encore aux 400 équipes SHS environ qui lui sont déjà associées et les tendances actuelles qui sont loin d'aller dans le sens d'une augmentation des recrutements dans ces disciplines.

 

 

• Définitions préalables

 

Encore aura-t-il fallu, pour que cette occasion soit saisie et pour qu'une élaboration s'engage collectivement et avec dans la clarté nécessaire, que les notions d'industrie, de logique et de régime industriel commencent par être précisées.

Il est significatif, à cet égard, que, lors de divers échanges de vue à Paris 8, avec des chercheurs aussi différents qu'Horacio Vaggione, compositeur et praticien de l'informatique musicale, Armand Mattelart, analyste critique de l'internationalisation de la culture, et Guy Fihman, spécialiste du "visuel binoculaire", tous aient semblablement insisté sur l'urgente nécessité de définir ce qu'"industries" désigne dans l'intitulé "industries culturelles".

La convergence de leurs propos rappelle d'ailleurs que l'un des facteurs déterminants pour la réussite d'un projet de ce type réside dans la clarté des regroupements d'équipes, a fortiori des fédérations interdisciplinaires. Et qu'en l'absence de tout autre programme défini a priori, dicté par des impératifs institutionnels ou une logique disciplinaire, cette cohérence dépend exclusivement, en l'occurrence, de la mise en commun des notions et de la qualité des accords qu'elles auront suscités entre les chercheurs concernés.

 

Il y a, il est vrai, un usage courant de la notion d'industrie (au singulier). Celui-ci repose sur un ensemble de caractéristiques différenciant l'état industriel d'une société ou d'un système donné de ses états artisanal ou pré-industriel. Probablement est-ce à Raymond Aron qu'en est due la description la plus claire. En tout cas, les facteurs qu'il cite — constitution d'un lieu de travail séparé (par rapport à la famille et à l'espace public), division technologique du travail, accumulation de capital, prévalence du calcul économique — sont en première approximation de nature à aider à penser le passage au stade industriel.

Ce sont d'ailleurs eux qui, le plus souvent, servent à qualifier le passage du stade artisanal au stade industriel, jusques et y compris pour le marché de la peinture dont Raymonde Moulin montre bien comment et pour quelles raisons il es passé de l'un à l'autre :

"La mondialisation de l'économie, l'emprise des multinationales et les innovations technologiques ont exercé une influence décisive sur la structure et le fonctionnement du marché de l'art. On assiste à l'évolution d'une organisation de type artisanal vers une organisation de type industriel".

Au cours des échanges avec les chercheurs concernés et au fur et à mesure que la réflexion progressait, il est toutefois apparu que cette définition ne serait ni suffisante ni même tout à fait adéquate. Trois objections lui ont en effet été opposées, qui en relativisent fortement la portée.

 

• La première a été exprimée à de multiples reprises lors de nos entretiens, mais c'est en dehors d'eux, à l'historien des techniques, Jean Gimpel, que nous en emprunterons la formulation la plus incisive :

"Nous sommes convaincus que nous vivons pour la première fois dans l'histoire d'une société vraiment technologique et que toutes les sociétés antérieures étaient seulement "artisanales". C'est une erreur de perspective fondamentale."

Éviter cette "erreur de perspective fondamentale" oblige donc à atténuer au maximum le clivage entre stade artisanal et stade industriel. Plus exactement, à considérer que le passage à l'industrie ne tient pas à un saut qualitatif mais plutôt à une série de transformations justifiant du même coup la graduation plus ou moins industrielle à appliquer aux phénomènes observés.

Édition, presse, disque, cinéma, télévision, spectacle vivant, peinture, etc. correspondent à autant de filières sur lesquelles aucune des deux logiques, artisanale et industrielle, n'est jamais exclusive. Plus exactement, l'industrialisation de certaines fonctions ou activités, reproduction et distribution par exemple, n'entraîne pas forcément l'industrialisation d'autres fonctions, comme celles liées à la création et qui, elles, conservent leur forme artisanale. La même réserve vaut aussi pour le stade dit "informationnel" ou "postindustriel".

 

• Deuxième objection, touchant, cette fois, à la référence à un "âge industriel" aussi censé caractériser un système économique, en l'occurrence le capitalisme.

Pour intéressante qu'elle soit, une définition comme celle de Pierre-Damien Huyghe, à laquelle plusieurs collègues se réfèrent d'ailleurs dans leurs proposition de contributions au projet MSH, présente le double défaut de limiter la référence industrielle à une période historique, le XIXe siècle, et d'en faire le synonyme du capitalisme, en tant que mode de production.

"Le mot [industrie] désigne, tout à la fois, une sorte d'instrumentalisation (le passage à un genre de machine), une organisation du travail (l'usine, la grande industrie), un système économique (le capitalisme industriel) et finalement une période historique, voire une époque culturelle et sociale. Tout cela renvoie généralement au XIXe siècle".

Or, l'on sait bien que, même s'il lui a assuré un contexte privilégié, le capitalisme du XIXe siècle n'a a pas l'apanage de la "grande industrie". Surtout, objection plus importante encore, il est au sein de la culture et des arts nombre d'activités qui ne lui doivent rien, tout en n'en étant pas moins fortement industrialisées.

Vont par exemple dans ce sens les propositions des chercheurs désireux de travailler en commun, au sein de la MSH, sur la question de l'industrialisation de la formation. Certes, il y a industrialisation, mais c'est l'État (et non les entreprises privées) qui y pousse aujourd'hui en favorisant le développement de dispositifs de formation faisant appel à des technologies coûteuses, supposant une division rationnelle du travail et requérant ce que Max Weber aurait appelé une "bureaucratie industrielle". S'il s'agit bien là d'un mode de développement industriel, celui-ci ne relève pas du système de valeur et de fonctionnement du capitalisme.

Aussi préférons-nous, pour assurer aux fédérations à venir toute la clarté notionnelle nécessaire, nous en tenir à un principe formulé par Manuel Castells, lui-même inspiré des analyses de Touraine et de Bell :

"il est essentiel pour comprendre la dynamique sociale de maintenir une distance analytique et une interrelation empirique entre les modes de production (capitalisme, étatisme) et les modes de développement (industrialisme, informationnalisme)."

Grâce à cette distinction et aux explications qui l'accompagnent, la question de l'industrialisation devient déjà plus facile à appréhender. Surtout, elle ouvre sur plusieurs interrogations, encore générales certes, mais engageant néanmoins le mouvement d'intégration indispensable à la construction théorique de l'axe "industries culturelles et arts".

En voici quelques-unes : dans quelle mesure les normes, méthodes, représentations et pratiques présidant à la production culturelle et artistique au sens large, à la diffusion de ses produits et à leur réception, se rapprochent-elles de celles qui caractérisent l'industrialisation ? Autrement dit, à quelles conditions, avec quelles conséquences et selon quels enjeux l'art, les productions artistiques, biens culturels et œuvres de l'esprit (en général) se soumettent-ils à l'industrialisation ? À l'inverse, quelle place l'organisation industrielle de la production, de la diffusion et de la consommation fait-elle aux normes, méthodes, représentations et pratiques en usage dans l'activité culturelle, artistique et intellectuelle ?

 

• Troisième objection faite à la définition standard de l'industrialisation, émanant principalement (mais pas exclusivement) des représentants de la théorie dite "des industries culturelles" aussi bien à Paris 8 qu'à Paris 13. Elle a trait à la nature industrielle des industries culturelles.

Il est aisé, en effet, de faire ressortir que, si industrialisation il y a, elle n'a que peu à voir avec le régime industriel ordinaire. Cette objection renvoie implicitement à l'un des principes formulés par Bernard Miège :

 

"Une grave erreur serait de séparer les industries culturelles de l'ensemble des autres branches industrielles et d'en faire un secteur à part, préservé en quelque sorte ; mais il serait tout aussi grave de ne pas remarquer que la valorisation du capital s'y effectue en fonction de conditions spécifiques".

Toute la question — et c'est là un programme qui ne manque pas d'ambition — est alors de savoir quelles sont donc ces conditions spécifiques.

Au plan général, elles commencent à être connues. Elles tiennent à des facteurs tels que la relation non déterministe de l'investissement au volume de production (qui se traduit notamment par le fait que l'augmentation du capital investi dans la production cinématographique n'entraîne pas une augmentation mais une diminution du nombre de films produits), la valorisation incertaine (qui contraint les producteurs à intégrer des facteurs dits "irrationnels" comme l'effet de mode), la bipolarisation des structures de production entre un pôle fortement concentré et un pôle faiblement concentré, la présence de rationalités exogènes, notamment à travers les interventions de l'État, etc.

Filière par filière cependant, leur connaissance précise fait encore défaut, sauf exception. Surtout, manque un état réactualisé d'une situation qui a considérablement changé en vingt ans, du fait de la numérisation et de la convergence entre audiovisuel, informatique et télécommunications.

 

L'analyse de ces spécificités industrielles, d'un secteur ou d'une filière à l'autre, ne recouvre évidemment pas la totalité de ce que sera le programme scientifique de la future MSH. Néanmoins, elle correspond à une interrogation transversale probablement appelée à se retrouver, au-delà des seules approches relatives à la socio-économie des industries culturelles (qui, naturellement, les hébergeront tout naturellement), chaque fois qu'il sera question de la spécificité des industries culturelles et de la distinction entre art et "non-art".

 

 

 

• Trois interrogations pour une extension

 

Schématiquement résumée, la problématique générale vise donc à questionner la manière dont se réalise (plus ou moins) ou ne se réalise pas l'articulation entre les pratiques artistiques, culturelles, voire intellectuelles, d'une part, et certains états plus ou moins industrialisés des outils et méthodes de conception et de production, systèmes de financement et de diffusion, modes de consommation, d'autre part.

Bien qu'encore embryonnaire, cette formulation permet d'aborder la deuxième étape de l'élaboration du cadre scientifique. Le but est en effet d'arriver maintenant à des propositions concrètes sur la manière d'aborder cette problématique, d'en distinguer des approches différentes mais complémentaires, afin d'en mesurer l'extension, et d'aboutir ainsi à une première tentative d'agencement et de structuration des ressources mobilisables au titre de l'axe "Industries culturelles et arts".

Synthétisant les échanges de vue que nous avons eus à ce propos, citant au besoin tel chercheur ou telle équipe, nous proposons d'identifier trois grandes interrogations, correspondant chacune à une manière de penser cette articulation au sein de la MSH. Successivement :

- sur le mode de l'opposition frontale entre deux logiques antinomiques ;

- sur celui de l'interpénétration de deux modes de fonctionnement incompatibles mais néanmoins indispensables l'un à l'autre ;

- sur celui du dépassement, par l'invention de logiques intéressant les secteurs de l'information et de la communication, au-delà des activités artistiques et culturelles.

 

 

Opposition frontale

 

Avec la première de ces trois interrogations, l'articulation entre industries culturelles et arts sera pensée et analysée sur le mode de l'opposition et de la rivalité. Cette approche s'inscrit notamment dans la filiation d'Edgar Morin parlant, au début des années 1960, de la "lutte originale au sein de l’industrie culturelle entre l’intelligentsia créatrice et le système de production lui-même."

Deux paradigmes sont donc en présence. D'un côté, celui de la création, transmission et réception des œuvres ; de l'autre, celui de la production, diffusion et consommation des produits. Ici, la musique, la littérature, la peinture, la danse, le théâtre, le savoir et les connaissances ; là le disque ou le concert, le livre, l'exposition, le musée ou la galerie, le spectacle, le cédérom, Internet ou le multimédia.

Selon l'endroit où le curseur se déplace et s'arrête, les phénomènes à observer relèvent de la logique artistique et culturelle ou de la logique productive et industrielle.

 

Nous sommes au cœur de cette lutte, lorsqu'à propos des "nouvelles technologies", Armand Mattelart oppose "démarche promotionnelle" et "communication-émancipation", reprenant ce faisant des propos antérieurs :

"Qui pourrait nier en effet que la socialisation des nouvelles technologies dans des pays comme la France cherche sa voie entre deux pôles : d'une part, la voie du marketing et de la demande solvable, de la démarche promotionnelle du matériel ; de l'autre, la voie de la communication-émancipation qui prolonge la tradition du militantisme socio-culturel dont les traces subsistent dans les notions de "demande sociale", d'"appropriation" et de "participation aux choix technologiques ?".

 

Ainsi le "militantisme socio-culturel" et ses avatars d'aujourd'hui ont-ils à voir avec la création, l'art, la culture et l'émancipation, tandis que marketing et adéquation à une demande solvable s'inscrivent dans l'ordre de la production, de l'industrialisation et, finalement, de l'aliénation. Entre les deux "pôles", la frontière peut bouger ; elle n'en reste pas moins toujours identifiable.

La dichotomie apparaît apte à structurer plus largement une partie des travaux de la MSH. Par exemple, Jacques Neefs fait écho à cette interrogation dans son projet de collaboration à la MSH :

"Le propos est de réunir un ensemble de recherches qui s'attachent à comprendre les tensions entre la création esthétique (essentiellement à partir de l'écriture et de la littérature) et les modalités de son exposition publique, de son existence matérielle, à l'âge de la reproduction et de la diffusion industrielles..."

Au titre des contributions de son équipe, J. Neefs fait d'ailleurs état d'une recherche visant à analyser la "tension entre la genèse de l'écriture et le devenir livre". Et ce, à travers l'étude du passage du manuscrit à l'imprimé chez Chateaubriand, Stendhal, Balzac, Flaubert, Proust, Queneau et Perec.

Dans une perspective voisine mais sur des objets différents, Geneviève Jacquinot propose une recherche sur ce que les notions de "dispositifs" et d'ingénierie éducative doivent aux industriels (de la formation) ; Claude Amey situe sa propre proposition dans le cadre de la recherche qu'il propose d'inscrire au sein de la MSH sur "le conditionnement matériel, économique, technique, théorique, de la production esthético-artistique". De son côté, Michel Costantini évoque dans sa proposition sur la figure de Roman Jakobson une "confrontation poétique, poïétique, esthétique et métadiscursive avec la modernité industrielle".

Significativement, du côté de la création, la même tension se retrouve, cette fois entre usages artistiques et usages industriels des outils. Ainsi voit-on Jean-Louis Boissier faire référence à l'élargissement aux nouvelles images de la notion de "design industriel", tandis que Monique Nahas, responsable de l'équipe "Art et technologie de l'image" ainsi que Horacio Vaggione et Anne Sédès ("Centre de recherche informatique et création musicale") évoquent en des termes très voisins l'obligation pour les artistes d'arracher ses outils au système de la production industrielle et de se les approprier en les détournant de leurs usages ordinaires.

À nouveau se marque donc la confrontation entre "arts" et "industries culturelles". Mais ce sont les premiers qui, cette fois, serait-ce le temps d'une création d'artiste, imposent leur logique aux secondes, leurs exigences et, finalement, la spécificité de leurs démarches.

 

La diversité en même temps que la convergence de ces propositions ont le mérite d'apporter de premières réponses à la question initiale, touchant à l'intérêt de l'axe "Industries culturelles et arts" au sein de la MSH :

- confirmation de sa pertinence en général, la question du face à face entre organisation industrielle et pratiques artistiques et culturelles constituant visiblement un objet de recherche transversal ;

- confirmation de la capacité fédérative de cet objet, repris d'un art à l'autre, éclairé par les questionnements de disciplines et spécialités différentes, enrichi de la complémentarité des croisements interdisciplinaires.

 

 

Interpénétration

Au-delà de ce premier niveau de problématisation, ressort des échanges ayant nourri la réflexion et l'élaboration collective sur laquelle elle s'appuie, une deuxième manière d'aborder la question et de penser l'articulation entre industries culturelles et arts.

L'interrogation qui s'y rattache ne s'exprime plus (ou plus autant) dans les termes précédents de l'opposition frontale ; elle a trait à l'interpénétration entre deux logiques qui, aussi liées qu'elles puissent être l'une à l'autre, n'en restent cependant pas moins incompatibles : pourquoi, comment et à quel prix logiques industrielles et productives et logiques artistiques et culturelles coexistent-elles, solidaires dans leur mutuelle exclusion ? Telle sera l'interrogation complétant l'entreprise précédente de structuration des multiples contributions au programme scientifique de la MSH.

A la prise en compte de cette seconde interrogation les recherches menées au sein du LabSic (Paris 13) doivent pouvoir apporter une contribution. Elles mettent en effet l'accent sur un phénomène déjà relevé précédemment : celui de la bipolarité structurelle, dans le monde de l'édition traditionnelle comme dans celui du multimédia et dans les autres secteurs de la culture et de la communication, entre des entreprises fortement concentrées et de toute petites structures, type "start-up" ou micro-entreprises, soumises à un "taux de mortalité" important mais dont la présence est indispensable à la filière car ce sont elles qui alimentent en effet le vivier où se forgent idées et talents nouveaux.

Dans cette coexistence, les recherches en question montrent donc qu'il faut voir bien davantage que la rémanence anormale d'un artisanat en cours de résorption. S'y affichent au contraire la marque des industries culturelles et leur spécificité par rapport aux autres industries. En leur sein, elles sont en effet toujours obligées de ménager une place à des logiques qui ne sont pas industrielles, mais qui relèvent d'autres valeurs, d'autres normes et d'autres ordres de "grandeur", pour emprunter cette notion à Boltanski et Thévenot.

Le moins intéressant n'est pas de constater alors — constat prometteur à mettre déjà au compte des échanges interdisciplinaires auxquels la préparation de cette proposition a donné lieu — que le phénomène ne caractérise pas uniquement le système de production et son organisation. Il se retrouve aussi et demande donc également à être analysé au travers des pratiques de réception/consommation et au niveau des œuvres elles-mêmes.

Comme le signalent en effet, chacun dans son domaine, Jean-Pierre Balpe, Jean-Paul Olive et François Soulages, une semblable interpénétration est perceptible dans l'écriture et l'esthétique des œuvres elles-mêmes. De même, lorsque Guy Fihman et Claudine Eizykman traitent du cinéma comme "art industriel", ils proposent de contribuer aux activités scientifiques de la MSH en y développant leur réflexion sur la coexistence, consubstantielle au cinéma, entre le narratif et l'industriel.

Ce même phénomène d'interpénétration se retrouve également au sein du spectacle vivant, ainsi que le suggèrent par exemple Françoise Decroisette et Joël Heuillon en référence aux travaux de leur équipe sur la musique baroque et ses publics, ou tel que l'analysent Jean-Marie Pradier et ses collègues, dans la perspective historique et ethnoscénologique qui est la leur.

 

 

Dépassement

 

À un troisième niveau, l'analyse de l'articulation entre "industries culturelles" et "arts" sort des secteurs considérés précédemment. Elle ne s'adresse plus seulement, en effet, aux activités artistiques et culturelles. Elle s'élargit désormais à l'analyse de tous les secteurs où, plus généralement, interviennent l'information et la communication (en tant que facteurs d'intellectualisation).

Les recherches pourront donc porter sur les raisons, modalités et enjeux de l'application de modèles propres aux industries culturelles à des domaines et secteurs qui ne relèvent plus stricto sensu de la culture et des arts, mais participent de la dimension informationnelle et culturelle de ce que, sans grandes discriminations, l'on appelle "nouvelle économie", "société de la connaissance" ou "informationnalisation sociale".

Telle est la troisième interrogation apte à structurer les recherches hébergées au sein de la MSH et à leur donner leur extension maximale.

Quels sont, plus précisément, les types de recherche, d'ores et déjà menées par les chercheurs concernés, susceptibles d'y être prolongées, enrichies et fédérées à ce troisième niveau ? Moins nombreuses qu'aux deux niveaux précédents, elles ont trait par exemple à l'étude économique d'Internet en général et à celle des téléservices en éducation et en santé en particulier (à l'initiative du réseau de coopération franco-québécoise déjà évoqué plus haut). Sous réserve d'en définir les modalités, certains travaux du Centre d'économie de Paris Nord pourront aussi alimenter opportunément les recherches de la MSH, ainsi que ceux du Latts, de Marne-la-Vallée, notamment dans la sous-équipe dirigée par P. Zarifian.

 

Non plus socio-économique mais esthétique, la proposition de Jean-Pierre Balpe et de son équipe ne méritera pas moins d'être prise en compte au titre de cette interrogation générale. Elle met en effet l'accent sur la dimension informationnelle de ces formes culturelles contemporaines hybrides associant l'art, "sans finalité pragmatique", et les visées productives d'une industrialisation culturelle faisant appel à l'information et à la communication :

"Il n'est pas surprenant que l'art, système d'information sans finalité pragmatique, soit questionné dans ses concepts les plus fondamentaux, par une culture faisant de l'information et de la communication sa principale matière industrielle"

Le même questionnement, mais cette fois sur le versant des pratiques et de l'expérimentation, est pris en charge par les travaux du Laboratoire de Linguistique Informatique de Paris 13 ainsi que par la fédération en cours de constitution de plusieurs d'équipes autour d'ATI, à Paris 8. Les premiers portent en effet sur la conception d'interfaces en informatique linguistique et ils sont assortis d'une réflexion sur les modalités de l'interprétation automatique des textes ; les seconds, au sein de la MSH, ont trait notamment au rôle et à la modélisation de la communication non verbale dans les interfaces hommes / machines.

 

 

Ainsi, de l'une à l'autre de ces trois interrogations, s'esquisse un questionnement à trois étages : verticalement en quelque sorte, il ordonne les recherches à rattacher à la problématique générale. Aussi productives l'une que l'autre, ces interrogations éclairent aussi largement que possible les phénomènes liés à l'articulation entre industries culturelles et arts. De cette première tentative de structuration ressortent déjà quatre éléments importants.

 

• Un grand nombre d'équipes — plus d'une trentaine à l'issue de ce premier recensement — sont intéressées par la problématique générale et y trouvent leur place, ce qui témoigne rétrospectivement de sa pertinence scientifique. D'autres équipes, intéressées au départ, n'ont pu être retenues, ce qui ne témoigne pas moins de la valeur discriminante de cette problématique.

• Parmi les équipes figurant dans le projet, un assez grand nombre propose de produire des contributions au moins à deux des trois niveaux qui ont été identifiés. Nous y voyons le signe de l'interdépendance des questionnements et un atout pour les collaborations à venir.

• En contrepartie, l'inconvénient de cette distribution sur trois niveaux est l'éclatement et un certain manque de lisibilité. Affichée à plusieurs niveaux à la fois, l'intervention d'une équipe tend à perdre de sa consistance et c'est du même coup la clarté générale du programme qui en souffre. Cet inconvénient justifie la proposition qui va être faite ci-dessous, destinée à croiser cette première structuration (verticale) avec une seconde, thématique cette fois et horizontale, à partir des domaines et types de pratiques artistiques, culturelles et intellectuelles pris en compte.

• Un constat par défaut, déjà signalé antérieurement, ressort de plus belle, à l'issue de ce passage en revue des équipes et objets de recherche concernés par la problématique. Nous observons en effet que la très grande majorité des équipes susceptibles d'être hébergées au sein de la MSH s'intéresse aux conditions de conception et de production. Elles négligent les conditions de réception et de consommation. Compte tenu de l'importance pour la MSH de ce type de travaux et de leur dispersion en France, exception faite du pôle EHESS, la MSH aura à jouer un rôle décisif d'impulsion des recherches dans le domaine.

 

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