2 - Second axe : "Santé et société"

 

A la différence de ce qui vient d’être indiqué à propos de l’axe précédent, la copule s’est avérée moins problématique pour "Santé et société". C’est que ce type de désignation s’est imposé depuis une vingtaine d’années, au CNRS avec une programmation scientifique assez dynamique au cours des années quatre-vingt dans le cadre d’une ATP, à l'Inserm dont une intercommission a eu dans la même période cet intitulé, à l’IRD dont l’un des trois départements actuels porte cet intitulé, à l’EHESS dont l’un des programmes de recherche interdisciplinaire explore cette intersection, au sein de l’ANRS qui a mis en place depuis sa création une commission de sciences sociales. Et l’on pourrait ajouter le fait que plusieurs revues françaises sont exclusivement consacrées à ce domaine, la plus importante d’entre elles étant Sciences sociales et santé.

Il existe donc assurément un acquis dans ce champ de recherches, une expérience d’interdisciplinarité, et même une sorte de familiarité de l’association des deux termes "santé" et "société" qui ne semble guère poser de problème, a priori, à la communauté scientifique.

 

• Une reformulation nécessaire

Ce n’est pas dire cependant qu’il n’y ait pas de difficultés à constituer cet axe ou d’interrogations à avoir sur ce que peut en être la structuration. La relative évidence du thème, aujourd’hui, ne doit pas faire sous-estimer les problèmes qu’il pose et dont les discussions préliminaires à ce Rapport ont permis de débattre. Ces problèmes touchent à des réalités de niveaux différents qu’il est utile de dissocier, même s’ils sont liés.

Premièrement, et pour commencer par les réalités les plus concrètes, le milieu directement concerné par ce thème dans le Nord de Paris et de l'Île-de-France, celui des chercheurs en sciences sociales travaillant explicitement sur la santé, est relativement modeste, limité à quelques équipes. Le départ à Villejuif en 2001 du plus gros laboratoire francilien de sciences sociales travaillant sur la santé, le Cermes (Inserm-CNRS-EHESS), jusqu’alors situé aux abords de la Cité des sciences (où certains de ses membres travaillent actuellement), réduit encore l’effectif des équipes. Cette apparente vulnérabilité numérique du projet a toutefois servi paradoxalement à renforcer la nécessité d’innover dans le travail de conception, et ce au moins de deux façons qui ont permis d’accroître le potentiel de chercheurs impliqués.

D’une part, il s’est agi d’imaginer le développement de modalités de travail mettant en œuvre des réseaux de recherche autour de la MSH, de façon à utiliser le potentiel scientifique, y compris sur des sites différents. Le CNRS s’est engagé à soutenir cette démarche, notamment à travers la participation de certains chercheurs de l'Iresco. L'Inserm a fait de même, en proposant par exemple de faciliter l’implantation pluri-sites de ses équipes, ce qui est relativement nouveau dans la démarche de cette institution. Ce fonctionnement peut d’ailleurs servir, dans certaines situations particulières, de point de départ à un regroupement physique ultérieur au sein d’équipes à créer : ce pourrait être le cas de l’histoire des sciences. Quoi qu’il en soit, cette dynamique souple des réseaux autour d’un noyau basé dans la MSH permet de construire un dispositif plus original et plus attractif pour bien des chercheurs.

D’autre part, il est apparu nécessaire d’élargir le domaine traditionnellement considéré comme relevant de la santé, d’y inclure un ensemble de questions liées au corps, à la sexualité, à la science, à l’environnement. Le principe n’étant pas de grossir de manière strictement pragmatique les effectifs des chercheurs, mais à la fois d’éviter de trop s’en tenir à une définition quasiment institutionnelle de la santé et d’irriguer un domaine relativement limité par l’apport de chercheurs travaillant sur des thèmes connexes.

 

Deuxièmement, et pour en venir au fond, le domaine des sciences sociales de la santé présente un certain décalage entre sa définition institutionnelle, en termes de sociologie médicale ou d’anthropologie médicale, par exemple, et les problématiques scientifiques, telles qu’elles se sont développées au cours des dernières années. L’existence de sous-disciplines, dont la constitution a pu répondre un temps à des nécessités de reconnaissance d’une spécificité au sein des sciences sociales, a contribué à une relative marginalisation des domaines de recherche correspondants ; au contraire, nombre de travaux récemment conduits, souvent par des sociologues ou des anthropologues non identifiés aux sous-disciplines, ont fait émerger des questions et révélé des enjeux dont la signification pouvait être générale pour les sciences sociales.

La MSH peut permettre de rendre compte de cette évolution, en accordant toute leur place à des problématiques posant, à partir de la santé, de la maladie, de la médecine ou du corps, des questions sur les valeurs qui fondent les définitions du vivant et de l’humain, sur les constructions de l’identité et de l’altérité, sur les processus de différenciation et de sexuation, sur les rapports entre environnement et société, sur les relations entre savoirs et pouvoirs. C’est d’ailleurs là un argument important pour attirer de nouveaux chercheurs et de nouvelles équipes vers un domaine qu’ils n’ont pas abordé.

 

• Orientations générales

Si la diversité des recherches impliquées dans le projet est une garantie de l’enrichissement du domaine, il n’en demeure pas moins nécessaire de donner quelques lignes générales permettant une certaine cohérence d’ensemble. Trois éléments peuvent servir à construire un référentiel commun.

 

Premièrement, la santé est définie non en substance, mais de manière relationnelle, comme le rapport entre l’être physique et psychique, d’une part, le monde social et politique, d’autre part. Elle peut être abordée selon deux perspectives clairement distinctes et néanmoins complémentaires. La première vise à appréhender la signification de la santé dans les sociétés contemporaines, à décrypter ce qu’y exprime la relation entre corps individuel et corps social, entre vie biologique et vie politique, et même à décrire les fondements moraux des modèles d’humanité qu’elle présuppose. La seconde s’efforce, presque symétriquement, de se saisir de la santé comme d’un prisme éclairant, à travers ses objets spécifiques que sont la maladie et la mort, le marquage des corps et la manipulation de la vie, les enjeux politiques du monde contemporain et les questions de société qui les sous-tendent. Dans le premier cas, c’est le sens de la santé que l’on tente de cerner ; dans le second, elle est un signe des évolutions sociales. C’est donc cette définition sociologique et sa double lecture qui servent de grille d’interprétation collective.

 

Deuxièmement, la santé n’est pas une réalité unique et il s’agit d’en appréhender les formes de différenciation sociale, c’est-à-dire à la fois les différences dans les états de santé ou les pratiques de soins et les différences dans le rapport même au corps et à la vie. La différenciation se décline de manière très diverse, en fonction de la catégorie professionnelle, de l’origine réelle ou supposée, du sexe ou de l’orientation sexuelle, du lieu de résidence ou du type de protection sociale. Elle peut demeurer relativement neutre dans sa désignation ou être qualifiée plus précisément en termes d’inégalité ou de discrimination. Elle indique cependant une posture de questionnement a priori sur les réalités sociales que recouvre la santé et sur les incidences politiques de la mise à jour de ces différences. On peut considérer cette perspective comme l’implication nécessaire de l’installation de la MSH dans un tissu social très différencié ou comme relevant simplement d’une éthique de la recherche.

 

Troisièmement, la santé fait l’objet d’une exploration dans des contextes nationaux divers et suppose plus particulièrement des collaborations et des terrains tant dans les pays du nord que dans les pays du sud. Le principe d’approches comparées, ou tout au moins parallèles, doit être soutenu. Il correspond non seulement à un choix fait a priori mais également à une orientation de fait de nombre de travaux et de chercheurs engagés dans la MSH et à une volonté des institutions, celle de l’IRD, bien sûr, mais aussi celle d’autres instituts, tel l'Inserm avec notamment ses réseaux Nord-Sud. La création d’un pôle de recherche sur le thème santé et société affichant une dimension internationale et une orientation vers le tiers monde constituerait une première en France et compenserait en partie le retard dans ce domaine, par rapport à d’autres pays européens.

Ces trois orientations ne fournissent pas un programme commun de recherche, mais elles dessinent quelques points d’accord qui sont aussi des lignes de force pour l’axe " Santé et société " de la MSH.

 

• Thématisation

Cinq thèmes se sont progressivement dégagés. Ils n’épuisent certainement pas les possibilités de structuration du champ, sur la base des ressources disponibles, et d’autres regroupements étaient bien sûr imaginables. Cependant d’une part, les thèmes sont larges dans ce qu'ils englobent de sujets possibles et de disciplines concernées : à cet égard, il reviendra à ceux qui les animeront d’en affiner les contenus et les contours. Et d’autre part, les thèmes ne sont pas fermés les uns aux autres et nombre de chercheurs ont déjà exprimé le souhait en choisissant de s’inscrire sur l’un d'eux de ne pas s’exclure d’un autre : là encore, il reviendra aux animateurs des thèmes d’imaginer des ponts entre ceux-ci, voire des opérations communes de programmation de recherches.

Autour de chacun des thèmes, des équipes et des chercheurs ont été sollicités ou bien se sont manifestés au cours de cette phase préparatoire du Rapport. Cependant, la temporalité très courte dans laquelle cette mission a été réalisée et, surtout, la dynamique réelle qui doit être celle d’un tel projet, nécessitant la construction dans la longue durée de relations entre les chercheurs, conduisent à souligner deux points essentiels.

• Premièrement, les équipes mentionnées dans chacun des thèmes sont celles qui ont manifesté leur intérêt pour le projet et avec lesquelles des discussions préliminaires ont eu lieu : à ce stade, elles ne sont toutefois pas formellement engagées.

• Deuxièmement, les listes ainsi constituées d’équipes résultent de contacts dont on peut être certain d’ores et déjà qu’ils n’ont pas pris en considération tous les chercheurs potentiellement concernés : comme c'est le cas pour l'axe "Industries culturelles et arts", lorsque les thèmes auront été validés par le ministère, d’autres équipes, repérées après-coup, pourront évidemment trouver leur place dans la MSH.

 

Thème n°1 : "Politique, corps et santé publique"

La place croissante occupée dans les sociétés contemporaines par les questions de santé publique appelle une analyse des formes nouvelles de gouvernement des hommes aujourd’hui à l’œuvre autour du corps. Dans cette perspective, il s’agit d’aller au-delà de ce que l’on circonscrit habituellement sous l’appellation de politiques de santé et de prendre en compte plus largement ce qui est en jeu dans la gestion du vivant, à travers les pratiques scientifiques ou médicales, et de l’humain, à travers les actions sanitaires ou sociales.

Le domaine ainsi couvert est large, allant de la gestion des corps dans les politiques sociales ou les pratiques hospitalières à la fabrication de l’homme dans les recherches sur le génome ou les soins en milieu carcéral. Il inclut des travaux menés sur l’administration locale des problèmes de santé et des populations en situation de précarité, sur la prise en charge des comportements déviants et des groupes considérés comme à risque pour l’individu ou la collectivité, sur les constructions juridiques du corps de l’étranger à travers les procédures de régularisation ou du salarié à travers la reconnaissance des accidents du travail. Au-delà de leur apparente diversité, ces objets ont en commun de donner à lire les figures contemporaines du politique telles qu’elles s’élaborent à travers la santé.

Le thème peut être abordé sous plusieurs aspects :

- l’étude des conditions historiques de production des politiques sociales et sanitaires, de l’Ancien régime jusqu’à nos jours ;

- l’étude des processus de différenciation sociale en matière de maladie ou de soins, dans des contextes divers comme l’hôpital, le quartier, la prison ;

- l’étude des pratiques juridiques, institutionnelles et professionnelles d’administration des corps et de régulation des conduites ;

- l’étude des modalités contemporaines de définition du sujet et de construction de la subjectivité, à travers des catégories de souffrance et de victime.

 

Autour de ce thème, l’approche est par nécessité largement pluri-disciplinaire. Des sociologues et anthropologues du Cresp, de Paris 13, travaillant sur les enjeux de la santé publique, pourraient en constituer le noyau. Des historiens du Cresc, à Paris 13, engagés dans une recherche de longue haleine sur les archives de l’Assistance publique, seraient également partie prenante, de même que des juristes de l'École doctorale de droit médical de Paris 8 et de l’Institut du droit des affaires à Paris 13. Des sociologues et des juristes du Cerses, travaillant à l'Iresco sur des questions d’éthique, ont également été contactés. La collaboration étroite engagée par le Cresp avec, d’une part, le Programme de recherche interdisciplinaire Médecine, santé et sciences sociales de l’EHESS, d’autre part, le Cesames, laboratoire commun Paris 5 et CNRS, trouverait un prolongement important dans la MSH.

 

Thème n°2 : "Altérité, psychisme et santé mentale"

L’expérience du monde social se structure, pour chaque individu ou groupe, dans un rapport entre ce qui est vu comme soi et ce qui est vu comme autre, c’est-à-dire dans la construction d’une double relation, à la fois complexe et instable, d’identité et d’altérité. Dans les sociétés contemporaines, la circulation des hommes et des femmes, que les processus de mondialisation ont amplifiée et que les politiques de l’immigration tendent à l’inverse à restreindre, a donné de nouvelles formes et de nouvelles modalités à cette construction qui n’en est pas moins ancrée dans une histoire, celle de la colonisation et de la dépendance, celle de l’appartenance et de l’inégalité.

Si l’anthropologie et la sociologie ont depuis longtemps abordé ces questions, psychologues, psychanalystes et psychiatres les ont également traitées à partir de l’exploration des liens entre culture et psychisme. L’enjeu d’une réelle interdisciplinarité autour de l’altérité réside probablement dans la capacité des approches psychopathologiques à se saisir des dimensions politiques et sociales, autrement dit à resituer les expériences de l’exil ou de la différence par rapport aux conditions concrètes de l’inscription des individus et des groupes dans une histoire et dans une société, sans réifier ou surdéterminer les différences culturelles.

Dans cette perspective, un thème s’efforçant de lier altérité, psychisme et santé mentale peut s’avérer particulièrement pertinente, d’une part, pour sa contribution à la compréhension des transformations de l’intersubjectivité dans des mondes sociaux où ces questions sont généralement posées en termes essentialistes, et d’autre part, pour son adéquation avec les réalités dont les professionnels et les institutions font le constat au quotidien. Cette double orientation – vers des problématiques générales des sciences de l’homme et vers les préoccupations particulières des acteurs locaux – signifierait l’importance scientifique et politique du projet, son inscription à la fois dans des débats contemporains et dans des pratiques sociales.

Ce thème pourrait se décliner en plusieurs aspects :

- une approche proprement psychopathologique, s’intéressant aux manifestations psychiques liées à l’expérience de l’exil et de la différence, à leurs relations avec les faits historiques et sociaux qui leur donnent sens, à leur prise en charge par les institutions médico-sanitaires ou socio-administratives ;

- une approche anthropologique, explorant les liens entre les expériences et les significations qui leur sont données, entre la référence à des origines et la participation à la vie de la cité, entre les situations vécues et les réponses qui leur sont apportées dans le cadre de la clinique psychiatrique et de l’action sociale ;

- une approche socio-historique, s’efforçant de saisir les logiques sociales qui sous-tendent la manière dont se sont développées les institutions, les métiers et les pratiques construites autour de la gestion du psychisme, autrement dit prenant pour objet les agents intervenant dans le champ de la santé mentale.

 

En correspondance avec cette déclinaison, les équipes les plus directement impliquées dans ce thème sont : à Paris 13, les psychologues au sein du département de Psychologie et plus particulièrement autour du DESS de psychologie clinique transculturelle et de pratiques interculturelles ; à Paris 8, des anthropologues et juristes travaillant au sein de l'Urmis; à l’Inserm, des sociologues et historiens travaillant dans le Centre de sociologie européenne de l'Iresco ou avec lui.

Des relations existent déjà entre plusieurs de ces chercheurs. Des réseaux sont actifs notamment avec l’Université Paris 7, dans le cadre du Centre d’étude du vivant. Des collaborations sont envisageables avec des psychologues de Paris 8 et avec des psychiatres de l’hôpital Avicenne.

 

Thème n°3 : "Genre, sexualités et santé"

L’étude des rapports sociaux de sexe a cristallisé un important domaine de recherche qui pose le corps à la fois comme objet et comme sujet de la différenciation sociale. Si l’histoire de ce domaine est étroitement liée à l’histoire du féminisme et en a déterminé une vision dans laquelle la question du genre est associée aux femmes, les rapports sociaux de sexe croisent un ensemble de thèmes transversaux des sciences sociales, comme la domination, la violence, le travail, la famille. Un certain renouvellement de ces questions a de surcroît été apporté par les travaux sur la masculinité, d’une part, et sur les homosexualités, d’autre part.

La construction du thème autour de genre, sexualités et santé prendra en compte les relations étroites de ce domaine avec les sociologies du travail et de la famille, elles-mêmes fortement influencées en retour par les travaux sur les rapports sociaux de sexe. Les relations hommes-femmes sont ainsi abordées à travers les parcours professionnels et les recompositions familiales, les redéfinitions d’identités sexuées et les affirmations d’orientations sexuelles. Le corps est le lieu à la fois d’expression, d’imposition et de revendication des différences, et souvent des inégalités telles qu’elles se manifestent sous la forme de violences ou de discriminations. La santé reproductive, au sens large généralement adopté, mais aussi mentale est affectée par ces processus de différenciation. Dans la mesure où l’enjeu principal du choix de ce thème est la reconnaissance d’un domaine en cours de reconstruction au carrefour de plusieurs voies déjà bien explorées, il importera de consacrer au départ le temps nécessaire à la rencontre des problématiques et à la définition d’un nouveau champ.

Le thème constitué autour de la différenciation sexuée et de ses liens avec la santé comporte plusieurs orientations :

- l’étude de la construction des rapports sociaux de sexe et des orientations sexuelles, à travers les questions de genre, de parentalité et de filiation ;

- l’étude des relations entre production et reproduction, et notamment entre les conditions de travail et le déroulement de la grossesse ;

- l’étude des formes de domination, de violence et d’inégalité liées aux différences de sexe ou d’orientation sexuelle.

 

La mobilisation d’équipes de recherche autour de ce thème est ancienne au nord de Paris, notamment autour du Gedisst et du GDR Mage à l’Iresco. Dans le cadre de la MSH, les chercheurs principalement concernés par ce thème sont en particulier des sociologues du Gers, à l’Iresco, avec des recherches sur les relations entre travail et genre ; des sociologues du CRESP, à Paris 13, avec des travaux sur les relations entre rapports sociaux de sexe et santé ; des épidémiologistes de l’Inserm et des démographes de l’Ined spécialistes des études sur la santé reproductive et les violences à l’égard des femmes.

Moins encore que pour les autres thèmes, cette liste ne doit être considérée comme limitative, tant le domaine apparaît comme encore à construire, ce qui n’en justifie que plus la reconnaissance.

 

 

Thème n°4 : "Espace, environnement et santé"

Les questions liées à l’environnement sont de plus en plus posées du point de vue de leurs conséquences pour la santé. Au-delà cependant des dimensions pathogènes des transformations de l’environnement, on doit tenter de rendre compte plus largement des formes contemporaines de production et d’utilisation de l’espace, qu’il s’agisse de la ville et de ses marges, ou de la campagne et de ses forêts. A cet égard, les approches physiques des milieux doivent être intimement associées aux approches sociales des populations qui les occupent, ce dont les travaux sur le risque montrent la nécessité.

La pertinence de ce thème dans la MSH se justifie d’autant plus que l’implantation de celle-ci appelle une prise en compte des spécificités socio-spatiales de la banlieue, et particulièrement de la banlieue nord-ouest de Paris. La question des marges urbaines, avec ses cités disqualifiées et ses non-lieux, se trouve posée de manière centrale par les politiques et les pratiques de ségrégation socio-spatiale. Les enjeux liés à la mobilité et à l’immigration, mais aussi à la disqualification du tissu urbain et à la recomposition de sa trame industrielle, sont donc au cœur du thème, éclairant l’expérience quotidienne de ceux qui habitent la banlieue ou y travaillent. Mais, d’autres questions, moins visibles, sont également en jeu, liées à une certaine permanence du rural et à une reconstitution de la nature, qui concernent aussi bien les dimensions de loisirs que d’approvisionnement. Toutes questions qui, au-delà de la singularité de la Seine-Saint-Denis et de ses abords, appellent des comparaisons avec d’autres banlieues.

Les dimensions prises en compte dans ce thème sont diverses :

- l’étude des rapports entre l’environnement et les sociétés, du point de vue de la biogéographie et de la géomorphologie ;

- l’étude des milieux urbains et péri-urbains, sous l’angle de l’environnement, de la reconstitution de la nature, des risques liés à l’urbanisation ;

- l’étude des espaces ruraux, y compris à proximité des villes et en relation avec elles, sur les questions d’approvisionnement et de sécurité alimentaires ;`

- l’étude des formes de spatialisation des activités humaines, en rapport notamment avec les migrations, la précarisation ou le vieillissement.

La définition du thème appelle une contribution importante, mais non exclusive des géographes. L’équipe de Paris 8 qui participe au Ladyss et qui s’appuie sur un DEA intitulé Risques et inégalités devrait en être le noyau.

Des collaborations sont déjà envisagées avec des sociologues du Gers, à l’Iresco, sur les questions plus spécifiquement liées à l’alimentation et à l’approvisionnement. Les géographes de Paris 8 membres du Laboratoire de biogéographie et écologie du CNRS et de l’ENS seraient également partie prenante. Des géographes et des historiens du Cresc, à Paris 13, interviendraient plus particulièrement sur des thèmes liant la mémoire et l’espace dans le cadre d’un observatoire socio-spatial des marges urbaines. Des géographes de l’IRD localisés à Bondy sont également concernés par les thèmes de l’espace, de l’environnement et du risque dans les pays du tiers monde. Des contacts devront être pris avec l’Institut de veille sanitaire, sur les questions de pollution, et avec l’Agence des aliments et de la sécurité alimentaire.

Le développement de ce thème suppose cependant, toutes les équipes l’ont affirmé, l’existence de moyens techniques, tels qu’équipements de cartographie, et humains, de façon à exploiter ces équipements.

 

Thème n°5 : "Construction et diffusion des savoirs médicaux"

A une vision de l’édification des savoirs médicaux impliquant un double mouvement de progrès et d’accumulation, telle que l’histoire de la médecine l’a longtemps représentée, s’est substituée, sous l’influence des études sur la science et les techniques, une lecture moins linéaire et moins téléologique, plus attentive à des moments historiques et des configurations sociales dans lesquelles ces savoirs ont été produits. Mais tout autant que la production de connaissances, ce sont les usages sociaux et leurs conséquences sociologiques que la recherche analyse aujourd’hui, tant les sciences biologiques et les pratiques cliniques ne sont plus séparables des enjeux de société dans lesquelles elles sont prises ou même auxquelles elles donnent lieu.

La pertinence de la constitution d’un thème autour de la construction et de la diffusion des savoirs médicaux peut ainsi être vue sous un double aspect. Premièrement, le lien entre présent et passé : s’il est constant, implicitement ou explicitement, dans le travail de l’historien, il prend une résonance particulière lorsque la biologie et la médecine posent aux sociétés d’aujourd’hui des questions prégnantes, mais souvent déshistoricisée ; qu’il s’agisse de dépistage génétique ou d’essais thérapeutiques, l’inscription dans des référentiels moraux et scientifiques nationaux ou même dans des cultures et des histoires particulières doit être prise en compte. Deuxièmement, l’interaction entre production et utilisation des savoirs : la connaissance a toujours des effets sur le réel, mais là encore, il est particulièrement important de s’interroger sur la manière dont la biologie et la médecine définissent, à différentes époques, des nouveaux contours du vivant et de l’humain, à travers leur intervention sur les corps et sur le monde ; à cet égard, la traduction des savoirs en politiques de santé publique constitue une étape essentielle.

Le thème pourrait se décliner selon plusieurs lignes de recherche :

- l’histoire des savoirs médicaux et des disciplines correspondantes ;

- l’histoire du droit médical et des questions bio-éthiques ;

- la sociologie des enjeux des nouvelles techniques de dépistage des maladies, liées notamment à l’application des découvertes génomiques à la génétique ;

- la sociologie des transferts de savoirs et de savoir-faire, entre pays du nord et du sud, mais aussi entre pays du nord ou entre pays du sud.

Telle que définie, le thème est évidemment construit principalement autour de l’histoire. Le noyau en serait constitué par des historiens des sciences, de la médecine et de la santé publique de l’Inserm, qui, au sein du Cermes, sont actuellement hébergés à la Cité des sciences. Des historiens de la médecine de Paris 8, médiéviste et dix-neuvièmiste, seraient également partie prenante de ce thème, de même que des juristes travaillant sur l’histoire du droit médical dans le cadre de l'École doctorale de Paris 8. Des sociologues du laboratoire de sciences sociales de l’IRD à Bondy pourraient apporter leurs compétences sur les questions de diffusion des savoirs et de transfert de technologies. Des réseaux très actifs ont été développés entre l’équipe de l’Inserm et, d’une part, la Cité des sciences et de l'industrie, d’autre part, le Centre Koyré de l’EHESS. L’une des retombées de la constitution de ce thème pourrait être la création d’un laboratoire d’histoire sociale de la médecine.

 

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Mieux que de nouveaux commentaires, s'ajoutant inutilement à ceux qui viennent d'être proposés, la synthèse des différents éléments constitutifs du programme scientifique que nous proposons à la future MSH "Paris Nord" montre qu'il se situe à la rencontre des six et cinq thèmes déclinant respectivement "Industries culturelles et arts" et "Santé et société".

 

 

Cependant, de telles interactions ne s'inventent pas a priori. Elles se forgeront dans le temps, au fur et à mesure que la cohabitation fera découvrir aux chercheurs par eux-mêmes les raisons que, pour reprendre une formule du sociologue Wallerstein qui sera de nouveau citée plus bas, ils auront d'aller

"en quête de collègues avec lesquels créer les petits groupes et réseaux qu'ils estiment nécessaires pour effectuer leur travail."

Telle est la raison pour laquelle nous préconisons de mettre à profit la période qui, si le projet est accepté, précédera l'installation définitive de la MSH pour organiser une ou plusieurs manifestations scientifiques (séminaires élargis, colloques), auxquels seront conviés les chercheurs pressentis pour être rattachés à la MSH, ceux qui souhaiteraient l'être et ceux qui pourraient l'être. Leur préparation sur près de deux ans et leur tenue seront l'occasion de faire le point sur l'état des problématiques et, ce faisant, d'affiner la proposition et d'approfondir le contenu scientifique qui vient d'être présenté.

Avant d'en venir à de telles perspectives, un certain nombre de conditions touchant au fonctionnement scientifique des activités hébergées par la MSH demande à être précisé. C'est l'objet du troisième volet.