Troisième volet
PRATIQUES NOVATRICES
Ainsi que cela a déjà été indiqué précédemment, il est une différence au moins entre le projet de la future MSH "Paris Nord" et ceux ayant présidé à la plupart des MSH existantes. Elle tient à ce qu'au départ de celui-là, l'on trouve des "secteurs" plus que des disciplines ou des regroupements prédéfinis, du type de ceux qui, par exemple, sont liés à l'existence d'une ou de plusieurs écoles doctorales. Si l'élaboration préalable des problématiques, telle que nous venons d'en proposer une pour chacun des deux axes respectivement, a l'avantage d'aider à convertir ces secteurs en objets de recherche, approches et questionnements, elle laisse encore intacte toute une série d'autres problèmes liés à cette situation un peu particulière.
Parmi ces problèmes figurent évidemment celui qu'induit l'exigence interdisciplinaire : il ne suffit pas de convoquer ou de solliciter différentes disciplines sur des objets à peu près communs pour que leurs contributions s'apparient spontanément. Il ne suffit pas non plus d'exalter les avantages de la localisation en Seine Saint-Denis pour que, d'eux-mêmes, des partenariats se tissent entre la MSH et la plateforme, d'une part, ainsi qu'entre la MSH-plateforme et les acteurs sociaux et économiques de leur environnement, d'autre part.
Quant à l'articulation entre les deux axes, pour le moment juxtaposés et non corrélés, elle ne peut pas dès maintenant être envisagée sérieusement. Entre eux, les liens sont en effet loin d'être évidents et ce serait un tort de chercher à les construire artificiellement a priori. L'objectif est plutôt d'en accompagner l'émergence progressive au fur et à mesure que croîtra linterconnaissance des domaines et des chercheurs qui y travaillent.
Certes, nous pouvons d'ores et déjà imaginer certaines possibilités de recoupements intéressants. Par exemple la réflexion sur l'utilisation comparée des moyens d'information et de communication dans le secteur de la culture et dans celui de la santé constituera sans doute un intéressant objet commun. De même, l'homologie des situations d'accès aux soins et à la culture ne peut qu'offrir, sur l'un et l'autre des deux axes, l'occasion de travaux complémentaires. Probablement, la question de la subjectivité dans la production d'uvres et dans les "récits de soi" des "chômeurs et précaires" sera-t-elle également un autre point de recoupement. Il n'en reste pas moins que la concrétisation de réelles collaborations demande bien davantage que de simples rapprochements. La prudence veut que nous agissions par étape : elle ne s'effectuera que dans le temps et sur la base de la compréhension mutuelle des méthodes, approches et manières respectives de faire la recherche.
De ces éléments et, plus généralement, de la nature particulière des secteurs et objets pris en compte découle une quadruple nécessité à respecter pour la façon de concevoir la pratique et la gestion de la recherche au sein de la future MSH.
- Se fonder sur l'articulation entre des approches et des questionnements complémentaires, ce qui suppose une organisation interdisciplinaire et non pas simplement multidisciplinaire, laquelle se contente de juxtaposer des sciences ou des approches différentes, à partir du moment où elles traitent d'objets voisins ("Pour une interdisciplinarité active")
- Mettre en uvre de nouvelles pratiques scientifiques, seul moyen de favoriser l'avènement conjoint de ces nouveaux objets et des nouvelles approches induites par le cadre interdisciplinaire qui vient d'être indiqué ("Exigences scientifiques renouvelées").
- Ouvrir cette interdisciplinarité non seulement à des disciplines nouvelles au sein des SHS, mais encore à des disciplines limitrophes, n'appartenant pas toutes forcément aux SHS mais relevant des "humanités", du droit, de la médecine, des sciences dites "exactes" et, éventuellement, des sciences du vivant ("Ouverture à de nouvelles disciplines dans et hors SHS")
Tels sont les trois principes qui nous apparaissent indispensables si l'on veut que la MSH joue la fonction de chantier-carrefour qui doit être son ambition. Comme nous le verrons, ils associent des conditions matérielles et des exigences intellectuelles, ce qui, en soi, n'a rien d'étonnant : le métier de chercheur n'est pas moins lié aux unes qu'aux autres. Le fait qu'ils amènent les membres de la future Maison à adopter de nouvelles pratiques de recherche constitue sans doute un défi supplémentaire pour le projet. Mais nous voudrions montrer que ce peut aussi être un atout de taille.
1 - Pour une interdisciplinarité active
À l'opposé de toute détermination mécanique des objets par les manières de les étudier (et inversement), une relation étroite associe la construction des objets, en tant qu'objets de connaissance, et l'élaboration des approches destinées à en rendre compte.
Tel est le principe général qui conduit à considérer que, pour penser l'articulation problématique entre deux secteurs rapprochés comme le sont ici "industries culturelles" et "arts" ou "santé" et "société", il faut bien davantage que la simple multiplication d'approches différentes et quelques emprunts réciproques. Une véritable intersection disciplinaire est nécessaire, dont on peut d'ailleurs légitimement penser que, réalisée efficacement dans la sphère scientifique, elle sera de surcroît la garantie de la diffusion des connaissances à destination de l'ensemble du corps social, hors de la sphère scientifique elle-même.
Pour que se créent les conditions de possibilité d'une telle interdisciplinarité, il ne suffit toutefois pas d'en invoquer l'intérêt en général. Encore moins utile serait la nostalgie de la "communauté de travail" (Lucien Febvre), que, prenant naguère le relais de la philosophie, l'histoire a cherché à incarner et dont l'anthropologie sociale et culturelle (au sens de Claude Lévi-Strauss) et la sociologie se réclament encore parfois aujourd'hui. En réalité, le point de départ d'une telle interdisciplinarité réside faut-il le rappeler ? dans une prise de conscience préalable : celle que les représentants de plusieurs disciplines doivent faire, en même temps si possible, des limites conceptuelles et méthodologiques de chacune de leurs approches. En résultent alors le constat de leur difficulté, voire de leur incapacité, à construire, avec leurs seules ressources théoriques et conceptuelles, un objet scientifique donné, et l'obligation dans laquelle ils sont de nouer des contacts avec d'autres équipes.
L'interdisciplinarité a un coût et elle ne se décrète pas ; elle naît de la nécessité induite par un cheminement scientifique et elle se nourrit des conditions matérielles qui la rendent possible et font entrevoir un bénéfice à ceux qui la pratiquent.
Avant d'identifier ces conditions matérielles, la question se pose de savoir ce qu'il en est de ce constat initial. Est-il aujourd'hui d'actualité chez les représentants des diverses disciplines cherchant à rendre compte des mutations industrielles de l'art et de la culture ? La question est évidemment décisive pour juger de la pertinence de l'axe consacré à cette question au sein de la MSH.
La même question n'est pas moins importante sagissant de la convocation des sciences sociales autour de ce qui relève avec bien plus dévidence de la biologie, de la médecine et des politiques sanitaires. Là encore, les transformations en cours autour du vivant et de la santé appellent un renouvellement non seulement des objets mais aussi des dispositifs de recherche et des modes de collaboration.
Aussi, sans entrer dans les détails, hors de notre portée, voudrions-nous quand même illustrer par quelques arguments la réponse positive que nous faisons à la question des raisons de cette interdisciplinarité, en en traitant successivement pour le premier puis pour le second axe.
Industries culturelles et arts : une relance nécessaire
À partir de ce qui a été proposé dans le volet précédent, touchant au contenu scientifique du programme de la MSH, il est indispensable de suggérer combien le choix du premier de ses deux axes, "Industries culturelles et arts" peut, sur une base interdisciplinaire, contribuer opportunément à la relance d'un ensemble de travaux scientifiques dont les "ancêtres" prestigieux, durant les années 60 et 70, ne trouvent plus forcément dans les recherches d'aujourd'hui, en France et à l'étranger, les prolongements que l'on serait en droit d'attendre.
Il ne s'agit évidemment pas de vouloir faire jouer à la future MSH un rôle qui n'est pas le sien et qui serait de toutes façons hors de sa portée. Ce n'est qu'en s'inscrivant dans un processus plus général de redynamisation, activé par les universités, le CNRS et d'autres organismes de recherche, qu'à son niveau, elle interviendra efficacement en faveur de cette relance. Mais pour cela, encore faut-il rappeler et se souvenir qu'il n'y a pas si longtemps, la recherche française sur ces questions avait à son actif de très belles réussites.
L'analyse des phénomènes liés à ce que Horkheimer et Adorno nomment "la production industrielle des biens culturels", appellation commode même si elle n'est pas sans ambiguïté, est en effet loin d'être un terrain vierge pour les SHS. Au contraire, les travaux ne manquent pas sur cette question, à commencer par ceux, fondateurs, formant aujourd'hui une sorte de "common knowledge" dont, en France et à l'étranger, tous les chercheurs du domaine se réclament peu ou prou.
Ainsi de ceux de Goldmann (à la suite de ceux de Lukacs) sur la littérature, et de ceux, non moins pionniers, de Morin et d'autres théoriciens et chercheurs qui, parallèlement, se sont intéressé aux formes et aux produits de la culture de masse. Seraient également à mentionner les travaux, voisins des précédents, sur le marché de l'art et le "prix des choses qui n'ont pas de prix" (selon la formule de Moulin), sur la production artistique et, plus généralement, sur ce qu'à la suite de Bourdieu, l'on peut appeler "l'économie des biens symboliques".
Du côté de la philosophie et de l'histoire, figureraient aussi les travaux, qui, sur les mêmes phénomènes d'industrialisation, massification et standardisation culturelle, ont déployé toute la diversité des perspectives, depuis la référence au marxisme le plus orthodoxe, en passant par l'approche foucaldienne et jusqu'aux reprises d'un heideggerianisme revisité plus ou moins fidèlement par la Phénoménologie.
Mais cette esquisse de panorama ne serait pas complète sans les travaux qui, amorçant déjà une perspective interdisciplinaire, à la suite de Baudrillard, Friedman, Moles et Barthes notamment, ont été consacrés aux dimensions culturelles et à la portée mythologique des objets produits industriellement.
Précieux et incontestables sont donc les acquis de ces travaux et de bien d'autres que, faute de place, il est impossible de citer ici. Il n'est toutefois pas sans intérêt d'observer au passage qu'en leur temps, leurs auteurs ont fortement contribué à assurer à la recherche française et francophone en sciences humaines et sociales le rayonnement international d'approches, à la fois empiriques et critiques, dont les effets sont sensibles jusqu'à ce jour. Désormais pourtant, deux mouvements poussent complémentairement, sinon au dépassement de ces approches, du moins à la relance de nouvelles recherches, sur d'autres bases.
En faveur de cette relance, le premier de ces deux mouvements est dicté par des considérations internes. Il tient notamment à la prise de conscience de ce qu'il y a toujours inévitablement d'artificiel dans le découpage des savoirs et des objets et il pousse par conséquent à une certaine redistribution des cartes entre économie, sociologie, histoire, esthétique, etc.
Il faut d'ailleurs reconnaître aux précurseurs eux-mêmes le mérite de n'avoir pas été insensibles à cette prise de conscience. Simplement, si elle est aujourd'hui plus forte qu'auparavant, c'est qu'elle est réactivée par plusieurs phénomènes inédits.
Phénomène d'épuisement, d'abord, dont témoignent la stagnation (et quelquefois la décrue) des travaux et recherches dans des domaines aussi différents les uns des autres que les pratiques culturelles ou l'histoire de la presse, de la radio et de la télévision. Phénomènes de maturation également, favorables aux préoccupations épistémologiques et questionnements transversaux. A cet égard, la trajectoire d'un Edgar Morin est particulièrement illustrative du souci de remise en cause des frontières disciplinaires.
Plus vive que jamais, la nécessité se fait donc sentir aujourd'hui de rompre avec les cloisonnements et, s'agissant du stade industriel atteint par la culture, d'essayer de rendre compte dans un même mouvement de phénomènes et de niveaux trop souvent traités séparément : conditions économiques de production / conditions sociales de réception; caractéristiques formelles et stylistiques des uvres / manières de les recevoir et de les apprécier ; facteurs techniques / dimensions symboliques et esthétiques, mécanismes idéologiques / organisation des marchés, etc.
L'on ne doit d'ailleurs pas sous-estimer ce que de telles tentatives doivent notamment à des théoriciens britanniques, aussi différents soient-ils les uns des autres que Hoggart, Baxandall et Garnham, ou nord-américains tels que Schiller ou Ewen. Ce sont en tout cas là autant d'interrogations entre lesquelles l'un des objectifs d'un programme scientifique renouvelé, celui qui sera hébergé sous l'axe "industries culturelles et arts" de la future MSH, sera de ménager des croisements systématiques.
Le second mouvement en faveur d'une "nouvelle donne" au sein des SHS tient au développement des nouvelles formes industrielles de la culture et des enjeux qu'elles ont sur la création et la réception des uvres. Sont ici visés des phénomènes que chaque discipline ou chaque courant baptise à sa manière : "nouvelle économie", "société informationnelle", "société cognitive (ou de la connaissance)", "informatisation sociale". De ces différentes caractérisations il a déjà été question plus haut, à propos du thème "informationnalisation sociale".
Peu importent les dénominations. Ce qui compte, c'est que ce développement caractérise lui-même tout un ensemble de processus étroitement corrélés et dont, justement, la complémentarité demande à être pensée rigoureusement. Il s'agit principalement de la numérisation, de l'internationalisation et de la convergence des secteurs de l'audiovisuel, de l'informatique et des télécommunications. De nouveaux biens et de nouvelles pratiques culturelles se présentent en effet aujourd'hui, induisant non seulement une transformation radicale de l'esthétique et du contenu des uvres et des messages mais encore la remise en question du statut même de l'art, des rapports individuels et collectifs ou publics et privés au patrimoine, à l'information, à la connaissance et au savoir. Ce sont aussi, et dans le même mouvement, l'organisation du lien social et les formes traditionnelles de l'espace public qui connaissent ou sont appelées à connaître d'importantes transformations.
Loin de nous, certes, l'idée de chercher à survaloriser des phénomènes encore trop récents pour qu'en soit appréhendée la portée. Il faut bien constater toutefois l'importance qu'y prennent les activités privilégiant l'information et la communication.
Objectera-t-on qu'information et communication sont loin d'être des objets nouveaux pour les SHS ? Depuis Lévi-Strauss et Jakobson, il est vrai, le moins que l'on puisse dire est que leur importance n'a jamais été sous-estimée. Simplement, les contextes économiques et sociaux ayant changé, c'est maintenant en étroite relation avec l'étude des industries culturelles, que leur approche demande à être mise en uvre. Y invitent sans ambages les travaux d'Alain Touraine, lorsqu'il écrit par exemple :
"L'essentiel est de reconnaître la formation d'une culture et de rapport sociaux nouveaux, liés au remplacement des industries matérielles par les industries culturelles".
N'y invite pas avec moins d'insistance Manuel Castells, lorsque, dans la filiation du même Touraine, il indique que
"ce qui distingue l'actuelle révolution technologique, ce n'est pas le rôle majeur du savoir et de l'information mais l'application de ceux-ci aux procédés de création des connaissances et de traitement/diffusion de l'information en une boucle de rétroaction cumulative entre l'innovation et ses utilisations pratiques".
Souligner l'importance du facteur informationnel dans les transformations en cours de la culture et de l'art, de leurs rapports mais aussi de la société en général ne signifie pas, bien évidemment, que l'ensemble des travaux relevant de l'axe "industries de la culture et arts" ait à s'y référer. Comme nous l'avons vu dans le volet précédent, les problématiques à décliner et développer au nom de cet axe sont autrement riches et variées. Pourtant, la prise en compte critique de la mutation informationnelle des industries culturelles, elle-même rapportée aux évolutions historiques qui ont préparé le phénomène, constitue, semble-t-il, un puissant stimulant en faveur de l'ouverture des disciplines, de leur décloisonnement et de leur restructuration en faveur de ce programme scientifique renouvelé (et autour de lui) dont, à son niveau et avec ses moyens, la MSH doit être porteuse.
Santé et société : des enjeux nouveaux
Linterdisciplinarité est également au cur de la construction du second axe, sur lequel il sagit darticuler les questions de santé et les enjeux de société.
Que la santé soit abordée, dun côté, par les sciences de la vie, dont les avancées rapides suscitent émerveillement et craintes tout à la fois, de lautre, par les spécialistes de la médecine, quils oeuvrent directement comme soignants ou indirectement comme administrateurs sanitaires, simpose dévidence. Mais quelle le soit par des anthropologues, des sociologues ou des historiens nest pas toujours allé de soi : les premiers contacts entre le domaine de la santé et les sciences de lhomme nont pas été faciles et, quand ils ont semblé se produire sans heurt, ils nont pas été dénués dambiguïté, en particulier sur le rôle que lon entendait faire jouer aux sciences sociales, dun côté comme de lautre (indépendantes ou ancillaires, alliées ou critiques).
Situation qui nest pas propre à la France, si lon considère que le leader de lanthropologie médicale nord-américaine, Arthur Kleinman, professeur à Harvard, pouvait se plaindre, au milieu des années quatre-vingt-dix, de ce que sa discipline se trouvait
"à la marge de la médecine, mais aussi à la marge de lanthropologie, au bord des disciplines majeures et des intérêts professionnels"
Avec le temps, lintérêt que des sciences sociales se penchent sur ce domaine relativement réservé de la santé sest imposé, à la fois en raison des questions de société que soulève de plus en plus explicitement la gestion des maladies, des épidémies, des risques, mais aussi des acquis manifestes des sciences sociales dans la compréhension de ces questions. Une certaine division du travail sest ainsi opérée entre spécialistes de la santé et chercheurs en sciences sociales, et avec elle une reconnaissance réciproque des postures de chacun, contribuant à lémergence dun champ de recherches particulièrement fécond.
A cet égard, il est remarquable quau cours des deux dernières décennies, parmi les meilleurs spécialistes des sciences sociales, tant du côté de la sociologie et de lhistoire des sciences et des techniques, que du côté de lanthropologie sociale ou de la sociologie générale, nombreux soient ceux qui ont orienté leurs travaux vers les domaines de la santé, de la médecine et du vivant, renouvelant ainsi un champ trop fermé sur lui-même, aussi bien en sociologie médicale quen anthropologie médicale.
Ce renouvellement a eu pour conséquence de faire passer les travaux sur le corps et la maladie dune position marginale au sein des sciences sociales comme par rapport à la médecine et à la biologie, à une position de plus en plus centrale en anthropologie, en sociologie et en histoire notamment, en même temps quils se voyaient de plus en plus reconnus par les disciplines médicales. La santé, et les diverses thématiques qui sy rattachent, comme le risque et la précaution, la reproduction et la génétique, les actions sanitaires et les politiques sociales, sont devenues lune des préoccupations centrales des sciences sociales, en Amérique du nord et en Europe de louest notamment, y compris, quoiquà un moindre degré en France.
Par rapport à cette réalité nouvelle du champ scientifique, toutes les conséquences institutionnelles nont pas été tirées du point de vue de lorganisation et de la programmation de la recherche.
En termes dorganisation, si des équipes de qualité existent dans au moins une dizaine de villes françaises, il nexiste aucun lieu de regroupement dune véritable masse critique de chercheurs de différentes disciplines travaillant sur la santé.
En termes de programmation, si des domaines traditionnels des politiques socio-sanitaires sont relativement bien couverts par la recherche, dautres nont guère fait lobjet dincitation en particulier dans certains des domaines les plus rapidement évolutifs de la santé. Cest dire limportance des attentes que peut susciter l'axe "Santé et société" dans la MSH.
A cet égard, le regroupement de disciplines aussi diverses que la sociologie, lanthropologie, lhistoire, la psychologie, la géographie, léconomie, éventuellement lépidémiologie et la démographie peut ouvrir une réelle possibilité de renouvellement des recherches autour des enjeux posés par le gouvernement de la vie et du vivant dans les sociétés contemporaines. Un tel domaine couvre aussi bien le champ traditionnel des politiques de santé, jusque dans leurs confins avec le social (précarisation, immigration), que les problématiques nouvelles du risque sanitaire (environnement, alimentation, pharmacodépendances) et de linnovation médicale (génétique, thérapeutiques, imagerie).
Ces différents objets particuliers et bien dautres peuvent être abordés selon des problématiques très différentes, selon que lon sintéresse à la construction des savoirs ou des technologies et à leur diffusion dans lespace social, aux transformations des pratiques institutionnelles et professionnelles liée aux reconfigurations des rapports entre la médecine et le politique, à la différenciation sociale devant la santé et aux formes dinégalité et de discrimination, ou encore aux procédures dobjectivation que met en jeu la mesure de la santé et lefficacité des traitements ou aux modalités particulières de subjectivation quimpliquent les interventions sur les conduites ou sur les biographies au nom de la prévention ou de la réparation des désordres du corps.
Les corrélations qui viennent d'être suggérées, sur le premier axe, entre information, communication, culture, arts et industrie, comme sur le second axe entre santé, corps, techniques, différenciation, objectivation et subjectivité font évidemment plus que justifier l'interdisciplinarité. Elles la rendent indispensable, sinon inévitable. Plus exactement, elles créent la possibilité et la nécessité de véritables chantiers-carrefours sur lesquels, sans perdre quoi que ce soit de leurs particularités, différentes disciplines vont pouvoir collaborer de manière fructueuse. Leurs représentants sont désormais assez nombreux pour cela, mais leur nombre n'est pas tel que l'entreprise risque de se transformer en un exercice de style artificiel et peu productif.
Conditions nécessaires, mais pas suffisantes évidemment. Celles-ci dépendront en effet d'un certain nombre de modalités opératoires, liées à la façon dont les chercheurs envisageront leurs pratiques de recherche, en fonction des objets que la MSH leur propose. De ces modalités il va être question maintenant.