2 - Exigences scientifiques renouvelées
S'agissant de pratique et gestion de la recherche au sein de la future MSH, trois exigences au moins s'imposent, en relation directe avec ce qui a été rappelé dans le volet précédent, sur la nécessité d'avoir à prendre en compte, conformément aux deux axes initiaux, ces objets particuliers que sont la question du statut de l'art à l'heure de l'industrialisation culturelle (et celle de la culture industrialisée face à l'art) et celle de la construction sociale de la santé.
Pour la clarté de l'exposé, une formulation synthétique sera donnée à ces exigences. Il n'en reste pas moins que, sous d'autres formes, souvent moins explicitement, elles ont été suggérées par nos interlocuteurs, sensibles pour la plupart et chacun à leur manière, à l'importance d'inscrire et de développer au sein de la MSH des pratiques scientifiques innovantes. Ce renouvellement vise :
- le décloisonnement des approches par la mise en perspective de questionnements portant complémentairement sur les réalités que la société construit (arts, santé) et les fonctions de révélateurs que ces constructions ont par rapport à la société elle-même.
- la coproduction de la recherche par des acteurs qui n'y sont pas traditionnellement associés mais dont, en l'occurrence, la présence est indispensable
- la responsabilisation sociale du chercheur en sciences sociales et les conséquences qui en découlent sur son action en faveur de la mise en uvre et de l'animation de débats publics sur ses objets et leurs enjeux.
Nous allons donc reprendre successivement chacun de ces trois points afin de faire ressortir, de l'un à l'autre, quelles incidences concrètes et positives leur prise en compte aura ou devrait avoir sur le fonctionnement de la future MSH.
Décloisonnement
La première de ces trois exigences n'est pas seulement d'ordre méthodologique. Plus fondamentalement, elle renvoie à la préoccupation épistémologique découlant du constat que nous venons de faire des inconvénient propres aux clivages et cloisonnements hérités des approches traditionnelles.
Plus exactement, dans le contexte du programme scientifique de la MSH, elle se traduit par l'objectif affirmé de tenir systématiquement et simultanément les phénomènes étudiés :
pour des construits sociaux, produits d'un ensemble de facteurs (qui, à travers ces phénomènes, trouvent leur concrétisation),
et pour les révélateurs des contextes où ces facteurs eux-mêmes interviennent.
Ainsi peut et doit s'organiser une sorte d'aller et retour, du construit au révélateur et du révélateur à la société qui est elle-même à l'origine de la construction. Cet aller et retour est susceptible de prendre parfois la forme d'un passage macro-micro et micro-macro.
Nous allons emprunter successivement aux secteurs des industries culturelles et de l'art, puis à ceux de la santé et de la société, quelques exemples destinés à défendre et illustrer cette exigence et la manière dont elle pourra se traduire au sein de la MSH.
Les analyses portant sur les nouvelles pratiques artistiques, spécialement celles qui sont liées au multimédia, mettent l'accent sur un certain nombre de phénomènes. Ainsi du caractère virtuel des uvres, de la dimension interactive de leur conception et de leur réception et, plus généralement, de la nouvelle aisthesis dont elles sont porteuses.
Ce faisant, elles montrent comment et dans quelle mesure ces nouvelles pratiques sont rendues possibles, non seulement par la disponibilité des systèmes infographiques ad hoc mais encore, et plus fondamentalement, par un certain nombre d'évolutions industrielles, par des transformations sociales ainsi que par les mutations de la sphère artistique elle-même. Ces mutations sont d'ailleurs bien antérieures à la révolution numérique, puisqu'elles remontent, entre autres, à l'éclatement des formes classiques de la représentation ainsi qu'à la mise en cause des frontières entre l'art et le "non-art".
Toujours est-il qu'à la faveur de ces interrogations et des travaux sur les conditions de possibilité de ces nouvelles pratiques artistiques, s'opère une première mise en perspective. Y contribuent notamment, à côté de l'esthétique et de la sociologie de l'art, l'histoire des techniques, celle des pratiques culturelles et, bien sûr, l'histoire de l'art, en particulier son histoire sociale. En première instance, par conséquent, les nouvelles images apparaissent comme le produit d'un certain nombre de transformations et de mutations qui les précèdent, les motivent et les déterminent. Déjà, la mise en perspective est salutaire, en ce qu'elle évite aux chercheurs qui s'y réfèrent la tentation des interprétations toute faites, du nouveau à tout prix, de l'inédit radical, de la révolution spontanée.
Une seconde mise en perspective est cependant également possible et nécessaire. Dans l'autre sens cette fois, elle implique une relation entre l'étude de ces pratiques artistiques et celle des mutations sociales plus fondamentales, professionnelles ou ludiques, qui, tout en n'ayant apparemment rien à voir directement avec l'art, mettent néanmoins en jeu la même aisthesis et un même rapport au réel médié par la simulation. À la lumière de ces autres approches, sociologiques et économiques notamment, la question des nouvelles formes et pratiques artistiques participe d'une interrogation plus générale sur le mouvement qui dépasse ces nouvelles formes et pratiques, qu'elles anticipent à certains égards, mais dont elles dépendent également et qui, plus fondamentalement relève des tentatives visant à ériger (non sans quelque illusion) le paradigme interactif en fondement d'un nouvel ordre social et de la "nouvelle économie".
Tel est le double mouvement qui va de la société à ses construits puis de ces construits à la société, telle qu'ils la révèlent. Ce décloisonnement ne vaut évidemment pas que pour l'étude des pratiques artistiques d'aujourd'hui ; il intéresse l'ensemble des recherches portant sur l'articulation entre industries culturelles et arts. Ainsi en va-t-il également de celles qui prennent pour objet le spectacle vivant.
Considérée comme centrale par les chercheurs fédérés par le thème "Création, pratiques, public", la notion de "milieu" exprime en effet d'une autre manière mais avec autant de force l'exigence de mise en perspective dont il est question ici. Par exemple, si l'étude de leurs conditions de production permet de reconstituer quelque chose du contenu et de la forme des opéras baroques, l'analyse de ces opéras eux-mêmes ne nous renseigne pas moins sur les conditions de leur réception et, plus généralement, par conséquent, sur l'existence et la nature de l'ensemble des codes originels partagés aussi bien par les artistes que par leur public. A nouveau se retrouve cet aller et retour propre à rompre avec ce qu'il y a d'artificiel dans les clivages entre histoire, esthétique et sociologie.
De la même manière, l'on peut considérer les relations entre santé et société sous le double aspect de la construction de lobjet et de ce quil révèle du monde social. Pour le dire autrement, la santé peut être appréhendée en tant quelle est une production sociale ou bien en tant quelle est un prisme donnant à lire des questions de société.
Le sens commun tend à faire de la santé une réalité naturelle, biologique. Or, le travail des historiens et des sociologues montre quelle est le produit de la société qui, dune part, détermine objectivement la survenue des problèmes de santé, dautre part, reconnaît subjectivement ceux quelle interprète ou non comme tels.
Ainsi, selon le regard que lon porte sur elle, la toxicomanie peut-elle être considérée comme une déviance, relevant de laction de la police et de la justice, ou une souffrance, appelant lintervention du psychiatre, voire un danger de contamination virale par le sida ou lhépatite, supposant la mise en uvre de programmes de réduction des risques avec des centres de substitution et des automates échangeurs de seringues.
Ces visions concurrentes sont à luvre dans la pratique quotidienne des agents chargés de mettre en uvre laction publique, par exemple au sein des institutions nationales de prévention des drogues aussi bien que des conseils communaux de prévention de la délinquance. Dune manière générale, ce que lon appelle problème de santé, repose sur une double réalité : celle des faits physiopathologiques (par exemple, la tuberculose ou le saturnisme) et celle de leur construction sociale (en loccurrence, reconnaissance de lexistence du problème, de son interprétation, de ses causes, de ses solutions). Jamais une réalité sanitaire ne peut être isolée de ce quen fait la société, comme le montre le cas récent de lépidémie dencéphalopathie spongiforme bovine.
A linverse, il est donc possible aussi danalyser la santé non plus pour elle-même, mais pour ce quelle nous dit du monde social. Dans ce cas, elle nest plus quun prétexte, souvent particulièrement pertinent, pour parler de la société. Soit la question des inégalités devant la maladie et devant la mort. Au-delà du fait épidémiologique, de ses incidences individuelles et de ses conséquences médicales ou économiques, on peut la considérer comme un signe permettant déclairer le monde social, sa structuration, sa hiérarchie, son fonctionnement. Savoir que, parmi les pays dEurope de louest, la France présente le niveau le plus élevé de disparités de mortalité entre les hommes apporte des éléments danalyse sur la société française, ses choix en matière daccumulation et de redistribution des richesses, ses actions en termes de protection sociale et daccès aux soins.
Mais la manière même daborder cette question, de la traiter plutôt sous langle de lexclusion que des disparités, den soustraire toute interrogation sur les discriminations fondées sur lorigine des personnes et de prétendre y remédier surtout à travers des interventions visant à faciliter le recours à la médecine, donne une clé de lecture de la représentation commune des inégalités, de la permanence de lidéologie du modèle français dintégration et de la force de la référence à lhistoire nationale de la protection sociale comme outil de production dune égalité devant la santé.
Entre les faits sanitaires, voire corporels, et les réalités sociologiques, voire anthropologiques, s'effectuent ainsi des allers et retours, faisant passer du micro au macro, de la description à linterprétation, de la santé à la société.
Coproduction
La deuxième exigence touchant au renouvellement des pratiques scientifiques porte sur l'intégration en tant que "coproducteurs" de la recherche, d'acteurs ou d'agents sociaux qui, ailleurs et traditionnellement, n'en sont que les partenaires ou les objets.
Au cours de la période récente, dans les sciences sociales, sous linfluence notamment de la phénoménologie de Schutz et de ses prolongements ethnométhodologiques, une plus grande attention a été portée à la manière dont les agents sont eux-mêmes les producteurs de la société et mettent en uvre dans ce travail leurs compétences et leur propre réflexivité. Pour le dire simplement, les sociologues et les anthropologues, voire les historiens nétaient plus totalement fondés à dire à ces agents ce quils étaient censés ne pas savoir et voir deux-mêmes et des processus sociaux dans lesquels ils se trouvaient engagés. En nous efforçant de développer des pratiques visant à des formes de "coproduction" de la recherche, il sagit, sans démagogie, de prendre au sérieux ces propositions.
À nouveau, des exemples empruntés à l'un et à l'autre des deux axes vont nous permettre d'illustrer l'importance d'une telle exigence.
Dans le domaine de la santé, laccent a été porté, dans des travaux récents, sur des formes de collaboration entre, dune part, des sociologues ou des anthropologues et, dautre part, des biologistes (Rabinow), des médecins (Dodier), des psychiatres (Ehrenberg), des associations de malades (Callon), des institutions de santé (Fassin). Ces travaux présentent le double intérêt dobliger le chercheur à mettre ses analyses à lépreuve de ceux avec lesquels il coproduit ses résultats (avec le danger de sefforcer de ne pas saliéner ceux avec lesquels le travail est engagé) et denrichir la recherche en la métissant de lexpérience et de la réflexivité des agents (donnant une forme hybride de connaissance souvent intéressante).
Cette même exigence en faveur d'une coproduction de la recherche vaut, et de semblable manière, sur l'axe "Industries culturelles et arts".
Associer en effet des artistes ou des concepteurs à la réflexion sur l'élaboration de leur uvre, de même qu'associer des ingénieurs à l'interprétation de leurs stratégies d'innovation n'implique aucune abdication ni aucun renoncement par rapport aux obligations de la connaissance scientifique. C'est uniquement chercher à rompre avec la séparation artificielle entre praticiens et théoriciens, comme si les seconds n'étaient là, en somme, que pour révéler aux premiers le sens et la vérité d'une action qui, sinon, leur échapperait. Autrement dit, c'est simplement mais n'est-ce pas déjà beaucoup ? tenter d'associer agents sociaux et chercheurs à une même entreprise d'éclaircissement des enjeux et à la même démarche d'objectivation des conditions de possibilité.
Avec cette exigence de coproduction, nous touchons à un principe commun à la plupart des équipes concernées. Loin de nous, toutefois, l'idée de prétendre qu'en pratiquant cette coproduction, les équipes rattachées à la MSH "Paris Nord" vont réaliser une révolution radicale des pratiques scientifiques au sein d'une communauté qui n'y aurait jamais pensé auparavant En réalité, ces propositions s'inscrivent dans de grandes tendances qui, parfois depuis longtemps, déterminent les mutations des recherches en SHS, lesquelles n'ont donc évidemment pas attendu la MSH. Simplement, ce que celle-ci peut leur fournir, c'est l'occasion privilégiée d'une mise en pratique systématique.
Responsabilité sociale
La troisième exigence est liée à la prise de conscience de la responsabilité sociale des chercheurs en sciences sociales. Sans doute n'y a-t-il pas non plus que pour les deux axes de la future MSH que cette prise de conscience s'opère aujourd'hui. Elle traverse à peu près tous les domaines de la sciences et pas seulement en SHS.
Pour autant, ce n'est pas un hasard si, s'agissant de la future MSH, cette exigence a été rappelée avec force par plusieurs de ses partenaires potentiels, singulièrement par MM. Griscelli, directeur général de l'Inserm, et Demasure, président de la Cité des Sciences et de l'Industrie ainsi que par certains élus.
Leur demande ne porte pas seulement, en effet, sur la simple mise en uvre de fonctions de transfert de connaissances ou d'expertise. Plus fondamentalement, elle marque la volonté de ces futurs partenaires de voir les chercheurs de la MSH contribuer à l'organisation et à l'animation de "forums" ou de "conférences citoyennes", dites aussi parfois, en référence à une pratique développée initialement en Europe du nord, "conférences de consensus", sur les grandes questions inscrites au cur de l'activité scientifique de la future MSH et qui intéressent l'opinion publique, citoyens, consommateurs ou administrés, notamment à travers leurs associations.
Or, ce qui est particulièrement intéressant, c'est que cette demande rencontre la préoccupation d'un nombre croissant de chercheurs eux-mêmes, désireux d'opposer les droits de la complexité à la pression croissante d'une demande sociale et économique réductrice, privilégiant les grilles de lecture simplistes des instituts de sondage et sociétés de marketing.
Sur des problèmes tels que ceux du risque (alimentaire et informatique), de l'identité culturelle ou de la manipulation du vivant, l'expertise décrite par H. Arendt comme "la science des réponses" paraît bien courte et tout à fait incapable de contribuer à impulser de véritables débats démocratiques, où les problèmes comptent plus que les solutions. C'est d'une exigence critique qu'il est besoin, dans le double sens d'analyse des conditions de possibilité et de mise en question des évidences et opinions toute faites.
A cet égard, n'est pas du tout indifférente la localisation prévue pour la future MSH dans le nord-est de la région parisienne, zone affectée par une désindustrialisation brutale, mais dont les élus et un certain nombre d'acteurs économiques nourrissent l'ambition de faire l'un des hauts lieux des nouvelles technologies d'information et de communication.
Le constat vaut également dans le domaine de la santé pour lequel la banlieue nord-est de la capitale joue, depuis près dun siècle, un rôle pionnier dans linnovation de réponses sociales aux inégalités.
Le fait est que, sous nos yeux, une véritable expérimentation sociale et industrielle se met aujourd'hui en place, notamment sur le pôle de La Villette - Aubervilliers - Saint-Denis. Y cohabitent les stigmates encore récents des dégâts du progrès et les indices prometteurs d'un redéploiement économique à marches forcées.
Un tissu social gravement abîmé et déstructuré accueille des réalisations prestigieuses. Parmi celles-ci, le "Grand stade" est devenu en peu de temps l'un des emblèmes urbains les plus visibles. Partout, les tendances au désenclavement se font jour ; d'ambitieux projets d'aménagement tracent des voies d'accès, ouvrent des stations de métro ou de RER et marquent d'autant plus aisément le territoire que les emprises foncières sont moins contraignantes. Concrétisée ou non, la perspective des Jeux Olympiques aura du moins fait prendre conscience aux décideurs qu'à bien des égards, la Seine Saint-Denis est aujourd'hui la "last frontier" d'un développement parisien bloqué ou fortement limité à l'ouest et au sud.
Dans ce réaménagement, la MSH ne comptera pas moins par son projet architectural et sa localisation urbanistique que par son programme scientifique. Là où elle sera implantée, elle aura un effet structurant sur son environnement autant qu'elle sera affectée par les structurations en cours. Le phénomène se vérifiera d'autant plus si, comme cela fait partie des options envisagées, la MSH et la plateforme sont implantées sur la zone limitrophe entre Saint-Denis et Aubervilliers, laquelle a longtemps souffert d'être en limite de deux territoires mais pourrait faire l'objet d'une politique ambitieuse de redynamisation si cette implantation se confirme.
Surtout, dans cette coïncidence entre le contenu et la forme, les aspects matériels et les exigences intellectuelles, la localisation géographique et la fonction scientifique, il y a quelque chose qui ne laisse pas indifférent le chercheur en SHS.
Au-delà des réalités locales, cependant, laffichage de l'orientation internationale de la MSH, notamment en direction des pays du Tiers monde, devra se concrétiser dans des opérations innovantes. Celles-ci concerneront aussi bien les échanges de chercheurs et de doctorants, ce qui est une des manifestations les plus concrètes de la responsabilité sociale de la recherche à légard des partenaires étrangers, que l'organisation de programmes et de manifestations scientifiques en relation avec ces pays.
Ainsi qu'indiqué précédemment, le soutien des cellules "Relations internationales" des universités concernées ne sera pas moins indispensable que la mobilisation des réseaux de coopération propres à chacune des équipes impliquées dans la future MSH.