3 - Ouverture à de nouvelles disciplines dans et hors SHS
Par rapport aux visions classiques ou ordinaires des SHS, une autre conception tend à se faire jour ici, revendiquée avec force par un certain nombre de nos interlocuteurs et destinée par eux à déterminer le mode de fonctionnement scientifique propre à la future MSH. Elle se traduit par quatre types d'ouverture :
- à des sciences humaines et sociales relativement nouvelles, en l'occurrence (plus spécialement) les sciences de l'information et de la communication
- à des sciences telles que l'informatique et les sciences de la vie
- aux savoirs normatifs du droit et de la médecine
- aux arts et humanités
Reprenons-les successivement.
La question des sciences de l'information et de la communication
Si l'ouverture à des disciplines récentes, telles que les sciences de l'information et de la communication, se justifie a priori, du fait de la nature même des objets et phénomènes culturels et industriels à étudier et aussi parce que l'exigence interdisciplinaire leur est consubstantielle, il n'empêche que ces sciences soulèvent souvent quelques réserves au sein de la communauté scientifique.
Nées de trop fraîche date, elles n'ont, il est vrai, ni le capital de ressources notionnelles et conceptuelles, ni non plus la reconnaissance institutionnelle, notamment auprès du CNRS, dont jouissent et se prévalent les disciplines plus anciennes, telles que la sociologie, l'économie ou la linguistique.
Pour autant, ce serait un tort de sous-estimer leur apport potentiel au projet scientifique de la MSH. Pour quelles raisons ?
La première raison nécessaire bien que non suffisante tient en ce qu'au sein des deux universités principalement concernées, le potentiel des équipes et chercheurs relevant de cette discipline est particulièrement développé.
Nous en avons eu la démonstration dans le volet précédent. Encore faut-il ajouter que, par ses 22 enseignants-chercheurs, ses quatre chercheurs associés et la quarantaine de doctorants qui y sont rattachés, le Laboratoire des Sciences de l'information et de la communication (LabSic), dirigé par l'auteur de ces lignes, constitue, la plus importante équipe dite "d'accueil" dans le domaine à Paris et en région parisienne, et l'une des plus importantes en France (après le Gresec, de l'Université Stendhal - Grenoble 3).
A Paris 8, bien que dispersées entre plusieurs équipes ou structures (notamment "Paragraphe" et le Centre détudes sur les médias, les technologies et linternationalisation, notamment, dirigés respectivement par Jean-Pierre Balpe et Armand Mattelart), les ressources relevant de cette discipline sont également loin d'être négligeables. En outre, les relations qu'à Paris 8 les chercheurs qui en relèvent entretiennent avec les représentants de la linguistique, l'esthétique, de la philosophie, de la psychologie, des sciences de l'éducation et de l'informatique constituent un gage d'interdisciplinarité très important.
Il convient surtout, seconde raison plus décisive encore, de rappeler qu'en France notamment, depuis trois décennies, justement dans le domaine des médias et des industries culturelles, un nombre croissant de travaux menés au sein des sciences de l'information et de la communication a su forger et mettre en uvre des notions et approches parfaitement opérantes. Même si elles s'en nourrissent abondamment, ces notions et approches ne font aucunement double emploi avec celles des autres disciplines, sociologie ou psychologie, économie, notamment.
C'est le cas, entre autres, de la notion de "logique socio-économique", centrale pour toutes les analyses dites justement "socio-économiques de la culture" et dont l'intitulé même affiche la dimension fondamentalement interdisciplinaire. Sont en effet sollicitées par les chercheurs qui s'en réclament non seulement les approches sociologiques et économiques (tant en amont qu'en aval, du côté des sphères de la production et du côté de la réception et des marchés) mais aussi des approches issues des sciences juridiques et politiques.
De fait, dans le domaine des médias et au sens où Gaëtan Tremblay et Jean-Guy Lacroix, deux spécialistes québécois des industries culturelles, la définissent, une logique socio-économique
"est déterminée par les lois et les règlements édictés par les instances gouvernementales, mais aussi par les caractéristiques particulières d'une activité économique donnée (la production, la programmation, la distribution) et par les contraintes qu'entraîne le poids de différents types d'acteurs".
Durant les années 80 et au début des années 90, les chercheurs ont donc fait porter leurs effort sur la question de savoir dans quelle mesure l'ensemble des filières et "produits" relevant des industries culturelles, du livre à la télévision en passant par le disque, la presse et la radio, est passible d'une analyse en termes de logiques socio-économiques.
Pour donner une idée de la fécondité de cette approche, nous rappellerons simplement que la recherche française et francophone de ces deux dernières décennies a mené l'étude de ces filières du moins celles liées aux secteurs traditionnels en les référant à des sortes d'idéal-types par rapport auxquels stratégies industrielles, marchés et pratiques de consommation s'ordonnent plus ou moins étroitement. Ces recherches ont produit des résultats appréciables et reconnus sur la scène internationale.
Toutefois, le défi auquel elles sont aujourd'hui confrontées est d'avoir à rendre compte, via d'autres idéal-types (à construire), des développements du multimédia, de la câblodistribution et d'Internet. L'un des intérêts de la future MSH sera, à cet égard, de contribuer à fédérer les travaux les plus novateurs et à favoriser, si possible avec le soutien du Ministère de la culture et de la communication, le développement de leur correspondant du côté des usages et des pratiques.
De ces trop brèves considérations ressort un point capital : contrairement à l'image qu'elles ont encore parfois, les sciences de l'information et de la communication et, en leur sein, les études consacrées aux industries culturelles, n'ont plus grand chose à envier aux disciplines classiques. À la sociologie et à l'économie notamment elles proposent l'originalité de leurs notions, d'incontestables avancées théoriques et empiriques et, plus encore, des questionnements, contributions à ces chantiers - carrefours auxquels elles les convient.
Telles sont les raisons pour lesquelles elles nous semblent mériter d'occuper toute leur place dans le programme scientifique de la future MSH présenté dans le volet précédent.
Interface avec les sciences exactes
À la différence des disciplines qui viennent d'être évoquées, les sciences exactes ne relèvent pas des sciences humaines et sociales. Elles n'ont d'ailleurs en commun avec elles ni l'historicité ni l'immersion dans des ensembles complexes de réalités qui, en référence implicite au "fait social total" de Marcel Mauss, faisaient écrire à Fernand Braudel que chacune des sciences de l'homme "implique l'ensemble des réalités sociales, autant dire la substance de toutes les autres sciences de l'homme". De là vient que l'interface des SHS avec les sciences exactes ne va généralement pas sans difficultés ni malentendus. Pour autant, il constitue un défi par rapport auquel ce serait une erreur d'autant plus grave de se dérober qu'il en va aujourd'hui d'une priorité nationale. Et qu'au demeurant, dans la réalité de leur fonctionnement, nombre d'équipes concernées par la future MSH entretiennent déjà des rapports réguliers et féconds avec les représentants de ces "autres" sciences.
Cela est vrai notamment de l'informatique, si présente notamment dans les travaux relevant des thèmes "environnements virtuels et création" et "Esthétiques, arts et industries", ainsi que des sciences de la nature ou de la vie, au sein de l'axe "Santé et société".
Il n'est pas sans intérêt de signaler à cet égard que, non content de prôner une "science sociale" renouvelée, Wallerstein évoque ce qu'il présente lui-même, en y insistant tout particulièrement, comme "la perspective la plus fascinante de toutes, et sans doute la plus importante". Celle-ci concerne l'articulation entre cette science sociale et les autres sciences, sciences de la nature et humanités :
"Il est clair, selon moi, que les études sur la complexité et les études culturelles ont entraîné les sciences de la nature et les humanités respectivement sur le terrain de la science sociale. Ce qui était un champ de forces centrifuges dans le monde du savoir est devenu un champ centripète et la science sociale est désormais centrale pour le savoir. Nous tentons aujourd'hui de surmonter la scission entre les "deux cultures", de réunir en un seul domaine la quête de la vérité, du bien et de la beauté. Il y a là matière à se réjouir, mais le champ sera dur à labourer".
Ne nous attardons pas sur les "humanités", auxquelles un développement à part est consacré plus bas, ni non plus sur le pronostic de centralité en faveur de cette "science sociale", et encore moins sur la pertinence de la référence (implicitement platonicienne) au Monde des Idéalités qui lui est sous-jacente.
Ne retenons des propos de Wallerstein que ce qui vaut directement pour le projet de la MSH "Paris Nord". N'y aurait-il pas en effet urgence, au sein des sciences humaines et sociales, à envisager de manière équilibrée et non selon des relations de type ancillaire, les échanges qu'elles peuvent entretenir avec les sciences qui ne se veulent ni humaines ni sociales ?
S'agissant de l'informatique, ce que proposent les collègues, notamment au sein des équipes "Art et Technologie de l'Image" (Paris 8), "Centre de Recherche Informatique et Création Musicale" (Paris 8) et "Linguistique informatique" (Paris 13), c'est qu'il impossible de réduire la composante technique à une simple fonction applicative. En réalité, les réactions de l'environnement visuel ou sonore aux mouvements d'un corps qui se déplace et la dimension esthétique (au sens étymologique du terme) qui s'attache à ces interactions font des interfaces plus que de simples instruments. Ce sont bel et bien les lieux mêmes de réalisation de l'uvre. L'association de l'artiste et du technicien doit alors être si étroite que le modèle traditionnel d'un concepteur (artiste) passant une commande à un technicien (informaticien) devient inopérant. C'est de collaborations qu'il est besoin, où les deux parties trouvent à part égale un bénéfice.
Telle est d'ailleurs la base de cette collaboration (déjà évoquée plus haut) que, sans attendre l'ouverture (même préfiguratrice) de la MSH, la simple perspective de cette préfiguration a engendrée entre le Laboratoire d'informatique de l'Université Paris Nord, dirigé par Jacqueline Vauzeilles, et le LT2I de Paris 13, dirigé par Ken Chen, avec les équipes "Art et Technologie de l'image" (ATI) et le Laboratoire d'INformatique et de communication (LInc) de Paris 8. Il y aura sans doute d'autres équipes à solliciter, à Grenoble ou à Marne-la-Vallée notamment, lorsque le principe de la MSH aura été validé.
Semblablement, au sein de laxe "Santé et société", les sciences de la vie pourront être partie prenante, au moins sous deux aspects assez distincts engageant deux ensembles de disciplines.
Dune part, la biologie et, plus largement, les disciplines biomédicales, peuvent contribuer au travail scientifique à travers des collaborations avec les sciences sociales comme elles ont été évoquées plus haut : ces collaborations sont probablement amenées à se développer dans lavenir. Mais dans certains cas, des chercheurs en sciences de la vie peuvent eux-mêmes réorienter leurs recherches vers les sciences sociales, apportant alors dans le champ une double compétence, comme cest actuellement le cas dans les domaines de lhistoire et de la sociologie des sciences. Les liens établis de longue date, dun côté, avec l'Inserm et, de lautre, avec les hôpitaux du département, de lAP-HP ou sous tutelle de lEtat, devraient favoriser les relations avec ces disciplines.
Dautre part, lépidémiologie et même la démographie, notamment dans leurs orientations sociales qui les rapproche de la sociologie quantitative, permettent de mettre en uvre une statistique à la fois descriptive des phénomènes de santé et explicative de leurs facteurs de risque. Dans certains domaines de recherche, notamment ce qui a trait à la connaissance et à la compréhension des inégalités sociales de santé et de leurs déterminants, cette approche est indispensable. Elle vient sappuyer sur des travaux qualitatifs qui peuvent lui fournir des hypothèses et peut à son tour bénéficier de linterprétation des sciences sociales.
Cet aller et retour entre le quantitatif et le qualitatif, souvent appelé de leurs vux par les chercheurs travaillant dans le domaine de la santé, singulièrement sur les inégalités, pourra trouver un début de concrétisation dans le cadre de la MSH, grâce à la contribution de l'Inserm et de l'Ined.
Liens avec les savoirs normatifs
Comme on le sait, la construction des sciences humaines et sociales sest faite, au XIXe siècle, en rupture progressive avec le discours normatif sur lhomme et sur la société tel que le développait notamment la philosophie morale et politique.
Effort de détachement difficile que lon songe au Cours dAuguste Comte qui prétendait encore fonder une sociologie sur une philosophie positive, mais aussi à luvre de Durkheim où sociologie et socialisme ont assez largement partie liée ! Et travail sans cesse remis sur le métier que lon pense aux récents débats autour d'objets aussi différents que le PaCS, l'identité culturelle (française ou européenne), limmigration et même le génome !
Lambition est là cependant. Et lon est en mesure de distinguer, au moins jusquà un certain point, sociologie des sciences et épistémologie, esthétique et critique (littéraire, musicale ou picturale), histoire de la santé et médecine, anthropologie juridique et droit : en somme ce qui relève du discours du savant et ce qui appartient à la parole du politique, au sens où Weber formule cette opposition.
Toutes les sciences de lhomme ne se posent certes pas la question dans les mêmes termes et, pour des disciplines comme la science politique, les sciences de l'ingénieur ou les sciences économiques, la tension demeure forte entre production dun savoir objectivant et production dune expertise savante. Mais, sur la base dun double renoncement au mélange des genres entre le scientifique et le citoyen et à la croyance positiviste en une science dégagée de ses implications dans la cité, les sciences sociales paraissent désormais mieux armées, théoriquement et méthodologiquement, pour traiter des "questions de société".
Dans ces conditions, il pourrait sembler risqué de vouloir associer dans le même programme des disciplines dont la fonction normative est inscrite dans les fondements mêmes, comme le droit ou la médecine et d'autres qui s'éloignent autant que faire se peut de cette normativité. Le problème est réel, tant les présupposés épistémologiques, mais aussi les engagements pratiques, diffèrent, pour ces disciplines, par rapport à ce quelles sont dans les sciences sociales.
À ce problème plusieurs éléments de réponse peuvent être apportés.
Premièrement, les liens de fait entre les disciplines scientifiques et les savoirs normatifs existent de toutes façons.
Le développement de lintervention du droit dans la gestion des affaires humaines et lextension du domaine de la santé, d'une part, et de l'information-communication d'autre part, comme priorités de laction publique ont conduit à la multiplication des lieux de rencontre entre les logiques de la description et celles de la prescription. Si lon se place dun point de vue prospectif, ces lieux non seulement ne doivent pas être négligés par la recherche, mais ils justifient une réflexion spécifique entre les spécialistes de ces différentes approches.
Jusqu'à un certain point, la future MSH pourrait même constituer l'un de ces lieux, à la condition toutefois que le réservoir d'expertise qu'elle fournirait ne soit pas coupé du potentiel scientifique et des exigences déontologiques qui font l'activité du chercheur.
Deuxièmement, les collaborations se sont multipliées, ces dernières années, entre chercheurs en sciences sociales et représentants des savoirs normatifs, aboutissant souvent à des échanges fructueux, pour autant quun travail préalable ait été fait sur lidentification et la reconnaissance des différences.
Plusieurs des équipes impliquées dans le projet actuel ont déjà mis en uvre des formes de pluridisciplinarité entre sociologie et droit sur le travail ou limmigration, entre médecine et anthropologie sur des questions de santé publique, de psychiatrie ou de biologie. Il ne sagit donc pas de produire de linédit mais dapprofondir et de diversifier des expériences. De même les réflexions menées autour des politiques publiques dans le secteur des industries culturelles par plusieurs équipes, notamment celles que nous proposons de regrouper au sein du thème "Socio-économie de la culture et de la communication", ont assez souvent donné lieu par le passé à des fructueuses confrontations, par exemple entre économie politique et droit.
Troisièmement, et peut-être surtout, les frontières entre les deux types dapproche, si elles existent et doivent être pensées comme telles, sont mouvantes et peuvent passer à lintérieur même du travail du chercheur.
Tel juriste se fait, dans certains de ses travaux, historien du droit. Tel sociologue devient, lespace dune expertise, conseiller du prince. Tel spécialiste des industries culturelles ou de l'industrialisation de la formation devient lui-même occasionnellement producteur culturel, évaluateur ou conseiller technique auprès de la tutelle. Il y va d'ailleurs souvent de son aptitude à pénétrer des terrains qui, à défaut, lui seraient fermés ou incompréhensibles. À l'inverse, il y aurait aussi quelque naïveté, ou quelque mauvaise foi, à ignorer le fait suivant : les acteurs engagés dans la définition ou lapplication de normes, comme les spécialistes du droit ou de la santé, ont de plus en plus, pour certains dentre eux, une réflexivité par rapport à leur pratique, et même parfois une activité de recherche en marge de celle-ci. De même, ce serait commettre une erreur que de négliger ou sous-estimer la richesse du savoir produit sur le savoir, tel qu'on le trouve par exemple dans les services du Ministère de la culture chargés de conseiller la puissance publique à partir des enquêtes sur les pratiques.
Quatrièmement, sous réserve de préalables épistémologiques et éthiques dont précisément la MSH devrait favoriser les conditions de possibilité linclusion des savoirs du droit, de la médecine et de disciplines comme les sciences de l'ingénieur est par conséquent non seulement possible, mais souhaitable.
Sagissant du droit, elle prendra plusieurs formes : enquête sur lhistoire du droit, et singulièrement du droit médical ; travail sur le droit comme production de normes en matière de santé publique et de bioéthique, dimmigration et de discrimination ; prise en compte des aspects juridiques liés à la propriété intellectuelle, en particulier dans le cadre de la confrontation entre modèle du copyright et modèle dit "du droit d'auteur". Semblablement, l'inclusion des savoirs médicaux constitue l'une des priorités du programme scientifique présenté dans le volet précédent.
S'agissant de l'ingénierie, à l'interface avec l'informatique notamment, cette même inclusion sera favorisée par la conjonction de la MSH et de la plateforme, en relation avec l'Inria, le Laboratoire Spi du CNRS et le Limsi. Autour des thèmes "Environnements virtuels et création", "Industries de la langue" et "Informationnalisation sociale", elle donnera lieu à des recherches sur l'histoire des dispositifs et des normes techniques ou bien sur les sédimentations sociétales perceptibles dans les machines elles-mêmes et leurs interfaces et sur les prescriptions d'usages qui en découlent.
Le problème des arts et des humanités par rapport aux sciences de l'homme et de la société
Un développement spécifique s'impose à propos des arts et humanités, que les remarques ci-dessous n'épuiseront malheureusement pas. Si deux éléments justifient leur intégration dans la MSH, cette intégration ne doit pas moins s'accompagner d'un minimum de précautions.
Première justification. Plus assurées que par le passé, les sciences sociales ont désormais moins de réticences à se tourner vers les études littéraires, l'esthétique, la philosophie ou même les arts.
À ces derniers, par exemple; elles empruntent parfois des structures narratives ou encore des manières de représenter et de faire sentir le réel. Le mouvement que l'histoire, l'ethnologie ou l'anthropologie ont commencé, d'autres disciplines le prolongent aujourd'hui et l'amplifient. Et ce, sans pour autant entériner ni le subjectivisme post-moderne, ni le linguistic turn ni non plus ce narrativisme dans lequel sétiolent certains travaux, notamment sur la côte ouest des États-Unis, mais aussi, curieusement, en Afrique (afrocentrisme) ou en Inde (subaltern studies). Évoquant justement les politiques culturelles, Edgar Morin a raison, à cet égard, de suggérer que, face à l'augmentation et à la complexification exponentielle des connaissances, la fragmentation des savoirs et le développement de "savoirs ignares" sont les fruits du refus de penser l'articulation entre "culture scientifique, culture humaniste et culture de masse".
Seconde justification. Sans qu'il y ait forcément lieu de s'en réjouir toujours, les arts et les humanités elles-mêmes se rapprochent considérablement des sciences sociales. Peut-être verra-t-on dans cette mutation le signe que ces dernières accèdent au statut de "sciences matures", au sens de Kuhn (de même que la linguistique s'est détachée de son socle humaniste). Toujours est-il que les pratiques qui étaient traditionnelles dans les humanités tendent à disparaître.
N'est-ce pas le cas de l'érudition, de la méthode consistant à redémarrer à zéro à chaque livre (conçu comme une somme récapitulant l'ensemble des connaissances antérieures) et, plus fondamentalement, de la référence récurrente à l'idéal d'un système général à construire et déployer ? Héritages de l'éducation classique et auxiliaires de ce que Veblen nomme les "classes sacerdotales", de telles pratiques tendent aujourd'hui à laisser la place à des interventions brèves, partielles, finalisées.
Ainsi que l'écrit Immanuel Wallerstein,
"Il est clair, selon moi, que les études sur la complexité et les études culturelles ont entraîné les sciences de la nature et les humanités respectivement sur le terrain de la science sociale."
Quant aux uvres elles-mêmes, elles entretiennent spontanément et de plus en plus la confusion avec la démarche scientifique : tel roman s'organise comme un relevé de faits, aussi précis que le journal de bord d'un sociologue ou d'un ethnologue ; telle installation d'artiste a la rigueur d'un dispositif expérimental ; telle uvre en simulation infographique mobilise sciences physiques et sciences du vivant. Dans le même mouvement, arts et humanités mettent donc d'eux-mêmes en cause la frontière qui les séparait des sciences sociales.
Pour autant, l'intégration des humanités dans la MSH suppose que le projet "sciences sociales" qui l'anime n'en vienne pas à être contaminé par certaines des tendances anti-scientifiques qui sont celles des humanités, telles que les conçoit le postmodernisme universitaire d'origine nord-américaine. C'est à juste titre que Yves Jeanneret rappelle à cet égard que
"ce courant n'a jamais eu le souci de défendre la scientificité des études littéraires et sociales. Les études culturelles se définissent sous la plume des auteurs, soit comme "études" soit comme "critiques". Les auteurs américains, à la différence de certains auteurs français (...) ne sont nullement concernés par le combat pour une reconnaissance et une scientificité des "sciences humaines" : ils se pensent comme des interprètes, non comme des savants".
En l'occurrence, par conséquent, il y aura lieu d'éviter tout malentendu. Ces "humanités" anglo-saxonnes ou les cultural studies n'ont rien à voir, sauf au titre d'objets d'étude, ni avec l'esthétique ni avec les études littéraires ou la philosophie, pour lesquelles, au contraire, la MSH est largement ouverte.
Tels sont les contours et lignes de force de ces pratiques novatrices de recherche que nous proposons à (et pour) la future MSH. Deux éléments en ressortent, sur lesquels nous souhaiterions revenir pour les mettre plus nettement en évidence.
D'une part, il s'agit bien d'un projet novateur, révolutionnaire même à certains égards. Y contribuent en effet la référence à une interdisciplinarité active, la mise en avant de pratiques scientifiques en rupture avec les habitudes de la recherche et enfin l'ouverture à des disciplines qui, ordinairement, ne sont pas invitées à s'associer aux SHS traditionnelles.
Surtout, ce qu'il y a de novateur dans ce projet réside dans le fait que ce sont les chercheurs eux-mêmes, consultés sur leur éventuelle intégration au sein de la MSH, qui s'en font les porteurs. Nous sommes donc loin d'une quelconque injonction volontariste. C'est au contact du terrain que des praticiens expriment spontanément leur souci de faire de la future MSH "Paris nord" un cadre propice au renouvellement de leurs pratiques de recherche en SHS.
Certes, ne négligeons pas l'épreuve des faits. Les principes sont plus faciles à entendre qu'à mettre en pratique Reste qu'aujourd'hui, nous sommes quand même en mesure d'affirmer qu'en réponse à la question posée au départ sur l'intérêt de promouvoir au sein de la MSH des manières nouvelles de faire la recherche, qui ne seront ni redondantes par rapport à celles qui existent ailleurs, ni trop prisonnières des cadres préétablis, les réactions des principaux intéressés sont positives.
D'autre part, ces lignes de force appelées à dynamiser le projet de la MSH et les convictions scientifiques qui les sous-tendent sont également partagées par les équipes relevant de l'axe "Industries culturelles et arts" et par celles de l'axe "Santé et société".
Sans que nous puissions déjà parler de synergie, il y a au moins ici la marque d'une convergence et un certain nombre de dénominateurs communs, base prometteuse pour d'éventuelles collaborations à venir.